Christophe Arleston
Né le 14 Aout 1963, Christophe Arleston a été journaliste, rédacteur publicitaire, puis auteur dramatique (une quinzaine de pièces radiophoniques pour France Inter).
C’est à la fin des années 80 qu’il se tourne résolument vers le scénario de BD.
Après des premières armes dans le magazine Circus et l’hebdomadaire Spirou, il crée de nombreuses série dans des styles très différents : du polar humoristique avec Léo Loden, dessiné par Serge Carrère, de la parodie historique avec Tandori, dessiné par Curd Ridel, et de l’aventure médiévale fantastique avec les Maîtres Cartographes puis les Feux d’Askell, dessinés par Paul Glaudel et Jean-Louis Mourier.
En 1994, création de Lanfeust de Troy avec Didier Tarquin, série qui mêle plus intimement encore aventure-fantasy et humour, et c’est un immense succès immédiat. Dans la foulée suivent les Trolls de Troy avec Jean-Louis Mourier, puis Le Chant d’Excalibur avec Eric Hübsh, Les Forêts d’Opale avec Philippe Pellet, Moréa avec Thierry Labrosse.
Aujourd’hui la plupart de ses séries se poursuivent, rejointes par de nouvelles : les Conquérants de Troy avec Ciro Tota, Elixirs avec Alberto Varanda et les Naufragés d’Ythaq avec Adrien Floch.
Depuis 1998, Christophe Arleston porte aussi la casquette de rédacteur en chef du mensuel qu’il a créé, Lanfeust Mag.
Au total, il est à ce jour le scénariste de plus de 70 albums, la plupart d’entre eux ayant connu un grand succès public.
La BD est une passion depuis toujours. Mais il fallait que je fasse mine d’exercer un métier sérieux pour rassurer mes parents ! Alors que je préparais mes premiers projets, j’ai pu progresser dans le dialogue en écrivant des comédies dramatiques pour France Inter. A la fin des années 80, j’ai commencé par avoir quelques pages de BD acceptées par des maisons d’édition comme Glénat, Humanos ou Lombard. Avoir été journaliste m’a beaucoup servi pour la BD. j’ai appris à écrire de façon efficace, et à traiter un sujet sous plusieurs angles. Par exemple, Lanfeust de Troy et Trolls de Troy sont construites sur deux approches différentes du même monde. Avec les Conquérants de Troy, la vision qu’ont les personnages de cet univers sera de nouveau complètement démarquée.
Oui. Il remonte à 1982. Je venais d’arriver à Aix, j’étais à la fac et je faisais des émissions pour une des premières radios libres à s’être montées dans la région, Radio Mistral. On s’amusait avec plein de pseudos débiles’ Plus tard, lorsque j’ai vraiment commencé dans la BD, pour séparer mon activité de scénariste de celle de journaliste « sérieux », j’ai repiqué un de ces vieux pseudos. j’ai bien fait : mon boss sur France Inter avait horreur de la BD !
Dans ma façon de travailler, je reste proche du dessinateur, on discute beaucoup. Je suis à l’écoute de leurs envies narratives et graphiques pour leur tailler une histoire, des personnages, des dialogues et des découpages sur mesure. Mon boulot consiste à imaginer un film qui se déroule dans ma tête, à choisir des images arrêtées, à les décrire au dessinateur le plus précisément possible, avec leurs dialogues. Après, c’est à lui de faire jouer les acteurs
Je crois que ce succès est du aux différents niveaux de lecture possibles, suivant les âges. Humour, aventure, chaque catégorie de lecteur s’y retrouve. A 10 ans, c’est une lecture au premier degré avec l’aventure brute et les gags tarte à la crème. A 15 ans, on découvre les gags plus pointus et la trame de fond. A 20 ans, on est intéressé par l’intrigue amoureuse. Puis, une fois adulte, on découvre encore des gags planqués’ Lanfeust est à lire et à relire. La comédie amoureuse entre c’Ian, Cixi et Lanfeust nous a amené un lectorat féminin qui d’habitude n ?ouvre pas ce genre d’albums. En fait, on a senti que l’on tenait un truc énorme trois jours après la sortie. Le hasard a fait que les premiers lecteurs de Lanfeust ont accroché et le bouche à oreille a très vite fait son travail ! Je me souviens d’un festival la semaine de la sortie : lorsqu’on est arrivés à notre stand pour les dédicaces, on ne se doutait pas que toute la foule présente était là pour nous. Le temps s’est arrêté une seconde et on a réalisé avec Tarquin qu’il se passait vraiment quelque chose !
Oui, il y a parfois un côté grand-guignol, une outrance qui permet de tout faire passer. C’est tellement trop que ça ne peut pas être vrai, donc ce n ?est pas dérangeant. Et puis les enfants comprennent que les trolls ne sont pas méchants, ce sont juste des prédateurs. Ils boulotent des fermières comme les lions mangent des gazelles !
Il est dans le tiroir. Je pense qu’il y restera pour toujours : personne en France n’en a les moyens d’un tel projet. Il nous faudrait Spielberg ou Peter Jackson pour porter Lanfeust à l’écran ! L’avantage de la BD c’est d’avoir autant d’effets spéciaux et de figurants que l’on veut. C’est du grand spectacle que le cinéma ne peut offrir que trois à quatre fois par an. Et en ce qui concerne les dessins animés, c’est non aussi. Déjà pour le dessin animé Trolls, les producteurs ne veulent pas de sang, alors pour Lanfeust je n ?ose imaginer ! (rires)
Formidables ! Mes grands-parents, Mireille et Maurice Pelinq étaient profs de cinéma à la fac d’Aix, ils m’ont donné ce goût du récit. Ayant des attaches, je suis donc venu m’installer en 1981 pour mes études. Je me disais alors qu’ensuite je travaillerais sûrement sur Paris. En fait, même lorsque j’ai du avoir un studio dans la capitale, j’ai toujours gardé un pied à Aix. j’y suis profondément attaché. C’est une ville merveilleuse au quotidien, mais les trois quarts des aixois sont blasés et ne s’en rendent hélas pas compte
Léo est un polar caricatural, et Aix est une ville du sud ! Il y a aussi l’image de ville bourgeoise, ville des institutions’ d’ailleurs, au XIX° siècle, la ville a refusé le chemin de fer, ce qui l’a sauvée de l’industrialisation. Aix est une ville du tertiaire et c’est sa force. Aujourd’hui, j’ai fini par comprendre qu’une ligne de RER Aix-Marseille serait une erreur ! Aix est un petit paradis qu’il faut préserver. Il y a suffisamment de villes « ordinaires », ça ne servirait à rien de transformer Aix en une de plus.
La qualité de vie ! Avec l’ADSL, on peut bosser depuis n ?importe où. De plus en plus d’auteurs parisiens descendent ici car le cadre est plus qu’agréable. Le studio est un pôle d’attraction avec une vingtaine d’auteurs gravitant autour. Les auteurs de BD sont peu nombreux en France, alors ils aiment se retrouver ensemble !
l’organisateur s’est rapproché de nous pour avoir des contacts avec les nouvelles générations d’auteurs. On a fait exploser le Palais des Congrès ! Aix a tous les atouts pour développer un grand Festival, faut-il encore que ça colle avec l’image de la ville !
Je ne me suis jamais posé la question dans ces termes. Je ne gère pas, je me contente d’écrire et de raconter mes histoires ! Il se trouve qu’en effet, ça fait pas mal d’albums ? Mais beaucoup moins qu’il y a quelques années ! Aujourd’hui Lanfeust Mag me prend quand même pas mal de temps. Je suis un gros travailleur parce que je n’ai pas l’impression de travailler : je me fais juste plaisir. Au total je mène six ou huit séries de front, plus les projets à venir, alors que Lanfeust seul suffirait largement à me faire vivre : c’est parce que j’ai besoin de raconter, d’écrire. Les histoires, c’est comme les envies de pisser : faut que ça sorte !
Je n’ai pas une série qui soit ma favorite, ni d’ailleurs une série que j’aime moins. C’est une question d’envie, suivant les moments. Certains jours je préfère travailler sur Lanfeust, le lendemain ce sera Excalibur ou Opale, il n’y a pas de règles. Ce qui me plait, c’est justement la diversité. Si je fais toujours la même chose, je risque de m ?ennuyer. Et si c’était le cas, le lecteur s’ennuierait très vite aussi !
Psychologiquement, il mûrit, c’est incontournable. C’était un gamin de seize ans au début de ses aventures, aujourd’hui c’est un habitué à sauver le monde ou l’univers : il ne peut plus être le même ! Mais malgré tout, je tiens à ce qu’il conserve sa fraîcheur, sa naïveté. C’est son essence. Dans les épisodes à venir, il va se retrouver seul, coupé de ses amis. Sans Cixi ni Hébus, il va devoir apprendre à se débrouiller différemment ? Mais c’est surtout ses relations avec les filles qui vont se compliquer !
Je ne sais pas, c’est possible, bien sûr. Mais si je m ?en lassais, j’arrêterais immédiatement. Il est tout à fait impossible, en tous cas pour moi, de raconter une histoire si elle m ?ennuie, si je n’y crois plus. Pour le moment j’ai plein d’idées, plein d ?envies, et aucune fatigue du personnage. Il est dense, son univers aussi, il y a de quoi faire. Avec Tarquin, on est déjà en train de parler de choses qui se passeront dans dix albums ! Ca ne veut pas dire qu’on a tout défini dans le détail, mais on met en place des grandes lignes.
C’est encore la même réponse : de mon point de vue, si je continue c’est que je ne ressens aucune lassitude. Mais peut être que certains lecteurs en ont marre, ça je n’y peux rien ! Aujourd’hui une partie du public, celle formée et déformée par la télé et le concept du jetable, est de plus en plus blasé, se lasse de tout de plus en plus vite, veut sans cesse du nouveau. Le turn-over des succès se fait de plus en plus rapide, aussi bien dans le cinéma, la musique que la BD. De toute façon, pour ma part, je ne sais faire que du Arleston, alors si ça lasse, tant pis ! Je deviendrai plombier ? Mais pour le moment ma reconversion ne semble pas encore à l’ordre du jour, vu que chaque album marche encore mieux que le précédent !
C’est surtout Thierry Labrosse qui avait envie de travailler dans ce style. J’essaye toujours d’adapter mes histoires aux envies des dessinateurs. Comme je ne suis pas 100% à l’aise dans les histoires trop sérieuses, j’ai demandé depuis le tome 3 à Dominique Latil de me filer un coup de main !
Les dessinateurs avec qui je travaille prennent un plaisir certain à dessiner des filles plutôt jolies, et je ne tiens pas à les en priver ! Pour ma part, j’aime les femmes et leur compagnie, et je me suis naturellement senti poussé à créer plus d’héroïnes que de héros. J’apprécie chez elles le caractère, et un point de vue différent sur l’action. Un personnage féminin permet de développer une sensibilité autre, de donner un contrepoint face aux personnages masculins, plus simples dans leurs modes de fonctionnement.
Pour commencer, ils ne m ?appartiennent pas ! Et puis je ne choisis pas, les choses se font toutes seules. En réalité, je fais connaissance de gens, et il se trouve parfois que l’envie se fait jour, mutuellement, de monter un projet commun. Je ne peux pas plus concevoir de travailler froidement, d’un point de vue purement professionnel. Pour que le résultat soit bon, il est de mon point de vue indispensable d’avoir avant tout une bonne complicité avec le dessinateur. Il faut être à l’écoute de ce qu’il a envie de dessiner, de raconter.
A la maison beaucoup de français, à commencer par une vielle passion pour HFT (ceux qui savent, bein y savent, les autres méritent tout juste de vivre). Pis les très vieux : Brassens, Trenet, Vian, les juste vieux (mais un peu morts quand même) : Dutronc, Gainsbourg, Renaud, Bashung, la Mano Negra, pis les jeunes : Benabar, Fersen, Sanseverino, Beinjamin Violet, Juliette...
Mais à l’atelier, pas de français ; comme j’écoute les paroles, ça m’empêcherait de bosser ! Et là, le choix de la zique dépend beaucoup de ce que j’écris. Bon, pour commencer le matin, de toute façon, je me décrasse soit avec Devo, soit avec les Dead Kennedys, voire les Clash si un truc un peu mou suffit à accompagner le café. Et ça à fond, bien entendu. A dix huit ans j’avais une crête de 20 cm, des épingles à nourrice partout et je zonais dans les rues de Londres, faut pas oublier !
Ensuite, si je suis sur Lanfeust, c’est musique classique et BO de films. Tout John Williams, bien entendu, mais aussi Basil Poledouris (Conan), Henri Mancini, Bernard Herrmann, et les BO de films comme Le Seigneur, Pirates des Caraïbes, Bravehart, Gladiator, etc...
J’avoue aussi une passion pour un compositeur de BO dont j’ai absolument tout, qui s’appelle Michael Nyman, et qui a travaillé sur tous les films de Peter Greeneway. Et aussi Angelo Badalamenti (qui lui bosse avec Lynch). Mais ces deux là c’est des bizarres, ils vont plutôt sur des séries comme Moréa.
En classique, beaucoup de musique médiévale et renaissance, beaucoup de chants grégoriens, et beaucoup de Purcell, surtout ses ayres chantés par Jill Feldman. J’aime bien aussi les mélanges de genres, quand quelqu’un comme Jan Garbarek va jouer du sax avec le Hilliard Ensemble !
Sur les Trolls, c’est beaucoup plus Jazz et Rock. Là aussi les vieux et les modernes : Parker, Monk, miles Davis, Jimmy Smith, Gerry Mulligan, Laurent De Wilde, Herbie Mann, Keith Jarrett... et une vraie grosse passion pour Coltrane. Et une fois de plus les mélanges bizarres, comme Martyn Bennett qui est capable de faire du jazz techno celto-africain ! Et puis justement musique celte, groupes irlandais, Chieftains, Pogues, qui nous amènent vers le Rock...
Les papys d’abord (ils étaient déjà vieux lorsque j’étais jeune !) : Stones, Beatles, Patti Smith (mon premier concert, à Lyon en 75 !), Led Zep, et le fabuleux génialissime Franck Zappa.
Outre mes vieilles punkeries du petit matin évoquées plus haut, je ne peux pas renier mes années 80. Alors là en vrac... En ce moment passe les B52, mais il y a aussi Lene lovich, Pat Benatar, les stranglers, XTC, Joy Division, les Pretenders, Selector, Klaus Nomi, Laurie Anderson, Talking Heads, Boomtown Rats, Jona Lewie, Gary Numan, Yann Dury, Kraftwerk, OMD, le grand Joe Jackson, Tom Waits ... Et dans les très strange et très modernes du début années 80, des génies absolus et trop méconnus : les Young Marble Giants, un album que je me passe au moins une fois par semaine depuis plus de 20 ans, et il y a toujours quelqu’un pour croire que ça vient de sortir !
Pour finir je dois avouer que je suis beaucoup moins pointu sur ce qui se fait aujourd’hui. J’ai toujours bien aimé la pop anglaise (Oasis, Blur, etc...) et depuis les années 90, mes faveurs vont vers des gens comme Jay Jay Johanson, Fisherspooner, Goldfrap, Pink Martini, Divine Comedy...
Enfin bon, en un mot, je dois avoir plus de 1000 CD, et j’écoute vraiment de tout !
Assez curieusement, comme beaucoup d’enfants qui ont été trimballés partout pendant leur enfance, j’ai aujourd’hui horreur des voyages ! Il n’y a pas plus casanier que moi. Me balader à droite ou à gauche ne m’excite pas du tout. Par exemple, des copains de l’atelier doivent partir à l’île de la Réunion pour un festival de bande dessinée et sont tous excités à cette idée. Je connais l’île puisque j’y allais en vacances lorsque j’habitais à Madagascar avec mes parents, et certes c’est très joli mais ? je suis aussi bien à Aix !
J’ai fait une partie de Donjon et Dragon dans ma vie, qui a duré de 1979 à 1981. J’étais au lycée et c’était l’époque où nous n’avions que des livres de règles en anglais. Nous jouions une douzaine d’heures tous les samedis ? J’ai laissé tombé en arrivant au Bac quand je me suis aperçu que c’était ça où devenir complètement schizo ! J’ai gardé en mémoire quelques grandes lignes de ce que nous faisions, mais je ne m’en souviens plus très bien. Je n’y ai jamais rejoué beaucoup depuis et ne pense pas avoir été particulièrement influencé par cela. Par contre, je reste très attiré par le monde du jeu. Je joue à beaucoup de chose, que cela soit les jeux vidéos, ou de plateau. Par contre Philippe Pellet, le dessinateur des Forêts d’Opale, est un grand roliste, et on sent bien ses influences dans Opale, qui sont là à sa demande.
J’adore lire de tout. La documentation me fascine et m’a toujours fasciné. Pas plus tard que ce matin, j’ai encore acheté un livre sur les bateaux et un autre sur le vignoble de château Latour à Bordeaux, plus deux ou trois revues. De manière générale, j’adore ingérer en désordre tout un tas d’informations et les laisser infuser, macérer, comme du compost, jusqu’à ce qu’il ressorte de cette bouillie infâme des bulles de gaz. On appelle ça des idées !
J’ai toujours été un gros lecteur depuis ma plus tendre enfance, plus particulièrement de Vance, Farmer, et Fritz Leiber que l’on oublie trop souvent. C’est ce dernier qui a le plus influencé Terry Pratchett. Je m’en suis imprégné. J’ai toujours eu une grande affinité avec des créateurs d’univers, qui mettent en place des civilisations complètes et s ?intéressent aussi bien à leur cuisine qu’à leurs relations sociales en passant par leur fonctionnement politique. Vance était de ceux-là. Il écrivait des guides touristiques imaginaires avec un peu d’action pour rassurer son éditeur. Je raffole de ce type de tournure d’esprit.
Je ne cherche pas à construire un univers en tant que tel, mais à le rendre cohérent à travers une histoire. De tous les éléments nécessaires à son élaboration, les rapports humains sont parmi les plus importants. Si l’on veut que le lecteur croie un peu aux personnages, il faut leur donner une certaine réalité. Pour inventer une aventure grand public, sans déballage introspectif des personnages, il faut tout de même leur donner une certaine épaisseur psychologique. Le caractère de chaque personnage doit être crédible, car son humanité passe par là. J’y arrive grâce à des détail du quotidien qui viennent nourrir l’univers imaginaire.
Oui. Il faut bien que les personnages mangent ! Autre détail qui a toute son importance : de temps en temps, penser à donner un bain à son personnage. Cela permet souvent de réaliser une scène de comédie sympa, tout en plantant le décors adéquat. Je ne l’ai encore jamais fait mais on pourrait très bien montrer la manière dont les personnages s ?essuient le cul. Après tout, il faut bien qu’ils trouvent un moyen ! Le papier toilette n’existe pas et il faudrait montrer que les feuilles de bananier, ça gratte ! Ces petites choses donnent, mises bout à bout, de la cohérence. Personne ne pourrait croire aujourd’hui aux personnages de bande dessinées que j’adorais quand j’étais petit, des personnages complètement désincarnés occupant des fonctions de héros. Aujourd’hui, même les gamins les plus naïfs ne marcheraient plus là-dedans.
C’est la poule et l’ ?uf ! Le fonctionnement de l’univers va m’amener des éléments de la trame de l’histoire, de l’aventure. Ensuite, les ressorts comiques vont m’aider à nourrir la base des personnages, ainsi que la géographie des lieux. Après, tout se mélange. Plus une série est longue et plus cela s ?entrecroise.
Je suis un géographe virtuel. La carte de Troy est un outil de travail. Elle est accrochée au mur de mon bureau ! Je l’utilise en permanence. Les Encyclopédies sont différentes. Je ne fais pas de fiches sur les animaux ou sur les lieux avant de travailler mon scénario. Par contre, je m’amuse à les rédiger pour en faire des encyclopédies par la suite parce que l’on a l’occasion de les publier. Ce n’est pas le cas pour les cartes. J’ai besoin de celles-ci en permanence. Elles forment un des repères physiques, concrets, tangibles, qui vont m’inspirer et me donner de nouvelles idées. Suivant la manière dont un pays est foutu, son emplacement par rapport aux autres, ses déserts, ses plaines, ses montagnes, ses fleuves, les aventures naissent touts seules. J’adore imaginer toutes les embrouilles politiques qui pourraient y exister. Une carte raconte déjà toute seule beaucoup de chose.
Oui ! C’est ma manière de fonctionner. Seule celle de Troy est connue, mais les autres existent ! Pour Excalibur, qui malgré son coté fantastique se situe en Europe médiévale, j’utilise les cartes de l’époque. Mes univers sont bien réels puisque j’ai les cartes, c’est bien la preuve qu’ils existent ! Avec Loden ou Excalibur, je me permets des écarts de temps en temps, mais il n’y a pas de différence dans la manière de travailler. Les atlas historiques, c’est mon vice. Ce n’est pas un hasard si la première série fantastique que j’ai réalisé s ?appelait Les Maîtres Cartographes. C’est quelque chose qui m’a toujours fasciné. Je me constitue d’ailleurs tranquillement une collection de cartes anciennes.
Quand j’attaque un album, je sais où les personnages vont arriver, mais certainement pas de quelle manière. Il faut faire une trame de fond solide qui ne doit occuper que 10 à 15 pages délayées dans l’ensemble de l’album, ce qui laisse trente pages de liberté. Le reste, c’est le fun, le bonus, ce qui donne du peps à l’intrigue. C’est un équilibre qui fonctionne. Chez les romanciers comme Pratchett, que j’adore comme l’on peut s ?en douter, derrière un humour délirant se cache de vraies intrigues qui pourraient très bien fonctionner sans humour. On a besoin de l’intrigue au premier degré pour rajouter des conneries dessus.
Dans ma manière de fonctionner, j’ai besoin d’une histoire très simple. Si celle-ci est trop complexe et trop riche, on passe tout son temps à expliquer les choses or, au bout d’un moment, le lecteur a envie que l’histoire avance ! Et puis on se trouve très à l’étroit rapidement. Cela m’est arrivé dans Lanfeust parce que, pris par la série qui se complexifie au fil des épisodes, je n’avais plus de place pour les scènes de comédie amoureuse entre les personnages, qui m’amusent pourtant beaucoup ! Ou alors il aurait fallu faire des album de 64 ou 76 pages ! Mais j’ai remis les choses à plat.
Oui et non. Dans le dernier album de Lanfeust, je suis très content d’être revenu à une intrigue épurée, dans laquelle les personnages doivent aller d’un point A à un point B, du pôle nord à une île. Le « road movie » possède un schéma narratif des plus agréables dans le genre fantasy. Une petite aventure de quelques pages à chaque endroit, et ça repart. Cela m’a permis de décrire une caravane dans le désert, un port de pêche à la baleine façon western, à l’ancienne, où les habitants sont attachés à leur argent, puis une scène à la Moby Dick pour enfin arriver sur l’île et résoudre l’intrigue. La balade est un argument formidable. Dommage que l’on ne puisse pas le faire à tous les albums !
Certainement. Ce sont des univers improbables mais cohérents. C’est quelque chose auquel tant Tarquin, Mourrier que Pellet ou moi tenons beaucoup. Ce que je construis repose avant tout sur une logique solide. Tous mes univers se situent dans un cadre plus large de science-fiction, dans une hypothèse ou l’humanité va essaimer dans quelques dizaines de milliers d’années sur des planètes où le temps suit son court, ce qui justifie des époques un peu médiévales côtoyant des technologies bien plus avancées.
Il n’est pas si difficile que cela de faire accepter aux lecteurs un univers qui n’est pas le leur. Finalement, ils l’intègrent assez vite. J’y arrive en travaillant sur les détails du quotidien que je place en début d’album afin d’humaniser les personnages et de crédibiliser l’univers. L’absurde vient après. Quand l’univers est en place, on peut travailler sur le décalage.
C’est le fruit d’une rencontre, tout le plaisir de la bande dessinée. Un bon dessinateur de bande dessinée n’est pas forcément un dessinateur qui dessine bien. On peut très bien avoir des dessins fantastiques de précision, de réalisme, qui ne véhiculeront rien, qui n’auront pas la richesse nécessaire pour travailler dans la fantasy. Il faut avoir la souplesse d’esprit nécessaire pour créer des choses qui n’existent pas, sans documentation. J’ai eu la chance de rencontrer Didier Tarquin qui a un imaginaire visuel débordant aussi bien en terme d’architecture que de faune ou de flore, et puis Jean-Louis Mourier, qui lui aussi a une richesse d’imagination fabuleuse. L’avantage c’est qu’ils se complètent puisque Didier est bien plus influencé par tout ce qui est Renaissance, et Jean-Louis par ce qui est moyenâgeux. Cela nous a permis dans le même univers de travailler sur deux périodes différentes parfaitement complémentaires. Dans un style différent, Philippe Pellet a également une idée claire de ce qu’il a envie de représenter.
Avant de me lancer avec un dessinateur, je discute de ce qu’il a envie de faire. Sur Opale, Pellet est à la base du scénario, c’est son décors de fond, celui qu’il voulait traiter, donc il le fait bien. Si j’oblige Tarquin a faire une poursuite de voitures, il le fera parce que c’est un professionnel, mais s ?il s ?emmerde, elle ne sera pas bonne. Il faut offrir au dessinateur ce qu’il a envie de dessiner et cela évolue avec le temps. Tarquin, aujourd’hui, n’a pas les mêmes envies que lorsque nous avons commencé il y a dix-quinze ans. On décide donc de se réorienter. C’est pourquoi j’essaie de rester le plus en contact possible avec les gens avec lesquels je travaille. On discute et je m’adapte. Et puis de temps en temps, les dessinateurs m’apportent de nouvelles créatures, de nouvelles idées, sur lesquelles on réfléchit ensemble. Plus il y a de matière brute, plus je peux rebondir. Je suis une éponge. L’idéal serait que les dessinateurs me fournissent un scénario déjà bouclé et que j’arrive à leur faire croire que c’est moi qui le leur ai apporté, mais malheureusement je ne pense pas que cela marcherait ! Je rigoooole ?
Tout le monde comprendra très vite avec cet exemple. Si l’on vous dit : « inventez une histoire », dans le vide, tout de go, on reste la bouche ouverte. Par contre, si l’on vous dit : « inventez une histoire avec un marteau, une lampe, une rivière ? » tout de suite, l’histoire est bien plus facile à concevoir. Même si les éléments sont choisis au hasard, le fait que cette contrainte existe suggère déjà une trame possible. Cela stimule l’imagination. C’est ce qui se passe avec les dessinateurs. Je prends ce qu’ils ont envie d’y mettre et mes envies personnelles. Quand tout ne rentre pas, on en discute et on négocie, mais cela permet d’enrichir les choses.
Le fait d’avancer au même rythme que le dessinateur, à quelques pages d’avance devant lui, permet de réagir à ce qu’il est entrain de dessiner. Je suis inspiré par la manière dont il traite les choses. Voir une situation ou un décors tels qu’il l’a rendu peut tout à fait modifier mes intentions sur la suite des évènements. Quand on rentre dans un nouveau décor où va se dérouler un certain nombre de pages, je lui demande de me le crobarder en amont afin que nous soyons bien d’accord sur tout ce qu’il va pouvoir offrir. Dans le dernier Lanfeust par exemple, Didier a dessiné dans le décor des éléments métalliques qui soutienent des vaisseaux, que je n’avais pas demandés mais que je vais utiliser dans l’album suivant ! C’est mon quotidien. On se surprend soi-même dans la manière dont cela s ?invente. Parfois le lecteur a l’impression que tout est bien construit alors que c’est de l’improvisation permanente !
Elles arrivent. Je travaille avec Tota sur Les Conquérants de Troy. C’est très amusant de prendre un univers et de l’examiner sous tous les angles. Avec Lanfeust, ce fut la création. Dans les Trolls, il y a un décalage dans le temps et dans le sujet : de gentils, les sages d’Ekmull deviennent les méchants et l’inverse pour les trolls. Avec les Conquérants, je me place 4000 ans plus tôt, au moment où la planète est colonisée. Je m’inspire des habitudes coloniales du XVIIIème ou l’on envoyait comme colons tous les rebuts de la société et les perturbateurs indésirables, des gens qui n’avaient pas forcément envie de partir. Mes Conquérants sont donc des gens qui ont été enlevés, mis sur Troy de force, et qui n’ont qu’une envie : rentrer chez eux ! Ce nouveau contre-pied va me permettre d’approfondir l’univers. Dans cette même logique, j’ai en projet une série de one-shots que je réaliserais avec des dessinateurs différents et qui s ?appellera Légendes de Troy. En regardant ma carte, je me rends compte que beaucoup de lieux n’ont pas encore été explorés ! Chaque album sera une nouvelle brique ajoutée à l’univers, avec des personnages, des lieux et des époques différents.
Je n’ai jamais vraiment été lecteur d’heroïc-fantasy ou de science-fiction en bandes dessinées, ce sont des domaines qui me semblent plus aptes à être développés en romans.
Curieusement, beaucoup de lecteurs sont persuadés que Lanfeust est un hommage parodique à "la Quête". En réalité, je dois avouer que ce n’est que bien après la sortie de notre premier album que j’ai lu cette série. Je savais bien sûr qu’elle existait, je l’avais vue dans Charlie et j’avais trouvé les dessins sympas, mais je n’avais pas suivi l’histoire. Didier Tarquin, fan de Loisel, m ?aun jour collé les quatre volumes dans les mains en me disant : il faut que tu les lises ! C’était en 98 ou 99. Je me suis retrouvé dans la situation assez confortable de lire une série complète d’un coup : j’en avais une perception beaucoup plus objective. J’ai eu un peu de mal sur les deux premiers albums, mais les suivants sont formidables.
Ils sont principalement dans la distance que nous avons, les uns et les autres, par rapport à la « hard fantasy », aux univers des rôlistes. Régis et Serge se sont emparés du décor héroïc-Fantasy comme un simple prétexte et ont privilégié les relations entre leurs personnages, les rapports humains. C’est aussi ce que j’ai fait dans Lanfeust, d’une façon tout à fait différente : il y a une vraie profondeur dans "la Quête", ce que je ne saurais faire, comme disent les Belges. Lanfeust tient plus de la Commedia dell’ Arte ! Mais autant Lanfeust que la Quête sont des séries qui ignorent les codes de la Fantasy. C’est en toute innocence que nous débarquons dans ces mondes, les uns pour raconter une histoire poétique, les autres pour se découper une grosse tranche de rigolade. C’est sans doute cela qui nous permet de toucher un public très large car, contrairement à beaucoup de séries du même genre, je crois que nous ne parlons pas une langue de spécialistes.
Le seul vrai lien entre "la Quête" et Lanfeust, c’est qu’on a eu sous les yeux pendant des années, sur les murs de l’atelier Gotferdom, l’affiche du festival d’Hyères représentant Pelisse flottant dans l’eau avec le Fourreux sur les nibards. Elle a, en quelque sorte, veillé sur nous et sur la création de beaucoup de pages de Lanfeust ?
Graphiquement, Loisel a vraiment posé les bases d’une Fantasy différente. A l’époque, il faut se souvenir qu’on ne connaissait en BD ce genre que par les Comics, Conan le Barbare et quelques autres adaptations d’Howard. La vision de Loisel s’est imposée au point de devenir une référence incontournable pour tous les dessinateurs de Fantasy aujourd’hui. La différence entre "la Quête" et les autres séries du même genre, hormis Lanfeust sans doute, c’est qu’elle est beaucoup plus tournée vers la Fantasy (au sens du merveilleux) que vers l’heroïc. C’est ce qu’on appellerait aujourd’hui en anglais de la light fantasy. Il n’y est pas uniquement question de donner des coups de haches dans les dragons, il y a en plus une réelle dimension poétique.
La pirouette finale, lorsqu’on réalise le lien qui unit Pelisse, le fourreux et Mara, est une astuce scénaristique extraordinaire. J’aime beaucoup ces scènes qui, d’un coup, te font relire toute une histoire en lui donnant un sens différent.
On m ?a raconté, mais je ne sais pas si c’est exact, que Serge Le Tendre avait prévu pour un album de la quête une scène qu’il a du supprimer : j’avais écrit une séquence assez similaire dans le premier Lanfeust, et ça lui cassait son coup ! Il s’agissait d’une bande de crabes géants qui bouffent tout sur leur passage ?
Lanfeust, c’est tout le monde, c’est l’archétype d’un garçon en fait assez moyen . Il sauve le monde, mais c’est presque par hasard ! La plupart du temps, il ne comprend pas pourquoi tout ça lui tombe sur la tête, et il tue les méchants parce que ses parents l’ont bien elevé, et que c’est ce que doit faire quelqu’un de poli. Il a juste un peu plus de courage que la moyenne, c’est vrai. Mais c’est le courage de ceux qui manquent d’imagination, et qui dans le cas contraire auraient pris leurs jambes à leur cou ! En fait, Lanfeust est vraiment très quelconque. Et avec les filles, bien sûr, il trimbale tous ses complexes d’ado, et il se fait manipuler ! Je crois que c’est pour ça qu’il a du succès auprès du public : il est ordinaire !
Marrant, toujours la même question ! A croire qu’il faudrait se sentir coupable de faire un succès ! Bon, dans ce que tu dis, il y a des choses de natures très différentes. Les séries parallèles, c’est vraiment pour le pied. Lanfeust est une série où je dois mener l’aventure, l’action, tambour battant, et j’étais frustré de ne pas pouvoir m ?atarder plus sur des conneries, des trucs anecdotiques, des scènes de pure comédie, des descriptions d’animaux, de villes, de systèmes sociaux... Je voyais le moment où l’histoire de Lanfeust sur Troy serait terminée (d’ailleurs ca y est, elle l’est !), et où je resterai avec 50 idées de trucs ou de machins relatifs à l’univers spécifiques de Troy que je n’aurai pas pu traiter. Alors les Trolls me permettent de prendre mon temps, d’oublier un peu l’aventure pour prendre le temps de m ?occuper de ce qui m ?interesse le plus : les grosses conneries ! Quand aux Gnomes, ils sont apparus juste pour faire un bouche trou dans le magazine, pour le fun. Et bien sûr, lorsqu’il y a eu assez de pages, ça a été réuni en album, mais ce n’était pas une priorité ! Si on ne se préoccupe que de rentabilité commerciale, il serait beaucoup plus interessant pour nous de faire plus de Lanfeust que du Gnomes ! Mais justement, ce que peu de gensz voient, c’est que le plus important, lorsqu’on a une série qui m ?arche, c’est que le fait de bien gagner sa vie donne beaucoup plus de liberté et d’indépendance, et qu’on peut se permettre de ne faire que ce qu’on désire vraiment ! Le magazine, justement, c’est une chose que le succès à permis. Et ce qu’il nous permet, c’est de faire découvrir de jeunes auteurs, de faire exploser des talents. Ce n’est pas le Mag qui fait vendre nos albums, mais Lanfeust qui fait vendre le Mag. Par contre, il permet de pousser d’autres séries. Alors dernier point, ce que tu appelles les goodies, et que moi j’appelle les pièges à cons.. Au début, j’y étais opposé. Mais il y avait une pression terrible des collectionneurs, qui voulaient des objets comme ça. Après avoir longtemps tout bloqué, avec Tarquin, on a fini par accepter. Mais sans cacher ce qu’on en pense : c’est ridicule et stupide de payer 200 ou 300 balles un ex-libris ou un tirage à la mords-moi le n’ud ! pour le même prix, il vaut mieux acheter trois ou quatre vrais albums de BD ! Mais bon, ils font ce qu’ils veulent de leur pognon’ Par contre, ce qui nous énerve vraiment, ce sont les spéculateurs qui revendent très cher des ex libris qui avaient été distribués gratuitement, ou des dédicaces !
Il t’arrive de penser à autre chose qu’au pognon ? Si Lanfeust a marché, c’est parce que ni Tarquin ni moi n’avons jamais raisonné sur ds critères ? commerciaux ?. Lorsqu’on a commencé, on a décidé un truc simple : on va s’amuser, le reste on s’en fout. Il se trouve que beaucoup de gens se sont amusés avec nous, tant mieux. Mais on a rien changé pour ça ! C’est le public qui nous suit, et pas nous qui suivons le public. Si on essayait, on se planterait sûrement, d’ailleurs. A chaque fois que des gens veulent ? calibrer ? un truc pour être un best seller, ils se plantent ! Notre seul secret, c’est que nous on se marre. Et si on arrêtait de se marrer, on arrêterait Lanfeust. On ne peut pas faire semblant, ça se verrait tout de suite ! L’histoire de Lanfeust a été calculée depuis le début sur le système d’une série de cycles, qui pour moi correspondent chacun à l’équivalent d’un roman. La fantasy est un genre qui a besoin de grandes sagas, d’espace. Or le format d’un album de BD, 44 pages, ne permet pas de raconter grand chose, ça correspond en littérature à une courte nouvelle. Moi, il me faut un paquet d’albums pour mettre les choses en place, au niveau aventure ! Pour de la comédie, on peut faire des choses courtes, c’est différent. C’est d’ailleurs ce que je vais faire avec les Trolls, qui se prêtent bien à des histoires en un album.
Toujours pareil, un simple humour de potaches entre nous ! Pour être franc, au début, je ne pensais même pas que le public y ferait attention, je les mettais pour faire marrer Tarquin !
Joker ! Je peux téléphoner à un ami ou un truc de ce genre ? Non, c’est vrai, je suis maqué, je ne veux pas d’emmerdes, moi ! Faut répondre pour de vrai ? Allez, soyons francs, la perfection féminine est sans interrêt, et si on aime une femme, c’est justement pour toutes ses petites imperfections qui font sa personnalité. Sinon, autant se taper un ordinateur dans l’enveloppe de la Casta, mais ça ne me fait pas bander !
Je viens de terminer pour UGC le scénario d’une adaptation cinéma de Lucky Luke, ou plus exactement des Daltons. Ca devrait se tourner l’été prochain, avec Jamel Debouzze dans le rôle de Joe. C’était un boulot marrant à faire une fois, mais je ne passerai pas ma vie enfermée dans une caisse avec des gens qui font du cinoche ! Ca m ?a permis de constater à quel point on est bien, dans la BD, on est peinard ?
L’ordinateur n’est qu’un outil, comme le pinceau, la plume, ou le marteau piqueur. L’important, c’est le bonhomme qui le manipule. Pour la couleur, nous travaillons avec Claude Guth qui a un talent fou. Il est possible que par la suite il utilise l’ordi, comme outil de retouche du travail main, et on lui fait confiance ! Quand à savoir si Lanfeust correspond à ce que j’imaginais, la réponse est oui, absolument tout à fait ! Si ça n’était pas le cas, j’aurais arrêté !
L’idée est venue comme viennent les idées, avec un Pommard 1989 et quelques olives.
Quand on aproche des 40 ans, les surnoms d’ado, on commence à trouver ça un peu lourd ? Scotch Arleston, c’est un pseudo qui date de 1981. Scotch était un surnom lié à l’origine écossaise des produits que je consommais alors en grande quantité. A l’époque, étudiant, je faisais des émissions dans les premières radios libres. Je changeais tout le temps d’identité. Je me suis longtemps appelé John W. Duglandin, par exemple, mais aussi Guy-Michel Terre (faut être vieux et aimer le rock pour comprendre), Jerôme Bentley, Adhémar-Kévin-Georges de Sarcelles, et Scotch Arleston. Je ne sais pas pourquoi j’avais choisi pour la BD de garder celui là plutôt qu’un autre !
Je ressentais alors comme indispensable le fait d’avoir un pseudo. D’une part, je devais séparer mes activités. Lorsque j’ai vraiment commencé la BD, j’étais journaliste.
Oui, pourquoi pas ? Je dis généralement que c’est de la Fantasy-Fantaisie, ca marche aussi ! Lanfeust est très franchement en permanence à la frontière de la parodie. Je ne sais pas très bien de quel côté de la frontière, d’ailleurs ! Alors que au moins, avec le troll, je sais : on est loin à l’intérieur des terres ! En réalité, l’aventure au premier degré n’est pas, tu t’en doutes bien, ce qui m’interesse le plus. C’est juste un prétexte, et une façon d’interesser les lecteurs les plus jeunes.
Il n’y a pas que des auteurs Soleil, à Gottferdom. C’est une majorité, mais pas une obligation ! D’ailleurs, le terme laboratoire d’idées est un peu prétentieux pour désigner le studio. Ou alors il faut dire laboratoire en pensant aux savants fous ! Gottferdom, c’est juste un local en commun pour une bande de cinglés qui n’ont pas des métiers normaux et qui aiment bien rigoler ! C’est aussi la rédaction de Lanfeust Mag, au passage.
Pour le reste, je me moque autant du parisianisme mode que de la décentralisation culturelle ! Par contre, le confort de vie, voilà un sujet intéressant ? Le matin, par un belle journée ensoleillée de décembre, tu traverse le marché d’Aix, tu choisis amoureusement quelques belles tomates bien rouges, des courgettes rondes et quelques poivrons jaunes, pour préparer des petits farcis provençaux pour l’atelier à midi. A partir du mois de mars, tu regardes les jolies filles se mettre à porter des tenues de plus en plus légères. Et il y en a, des jolies filles, à Aix ! La ville est belle, la vie est belle, alors pourquoi s’embêter ailleurs ? d’ailleurs, de plus en plus de dessinateurs nous rejoignent dans le sud ! Adrien Floch a quitté Lorient pour Aix, de même qu’Alberto Varanda, qui est ici depuis juillet. Yann songe à chercher une maison dans le coin, et d’autres appellent souvent pour demander s’il n’y aurait pas des apparts sympas ? On devrait faire agence immobilière, pas studio de BD !
Je vais finir par croire que oui ! Soleil est finalement le dernier éditeur qui s’interesse vraiment au grand public. Il n’a pas honte de faire de la BD populaire. Par ailleurs, c’est une boite où on s’amuse, et tant mieux ! En effet, le stand Soleil est vivant, à Angoûlème. Ca semble beaucoup déranger quelques éditeurs froids et compassés qui préfèrent que la BD s’échange entre gens convenables dans une atmosphère feutrée. Bientôt, la cravate obligatoire pour lire de la BD ! Nous on rigole, tant pis pour les croque morts ! En attendant, le stand Soleil est le dernier endroit où il se passe encore quelque chose à Angoûlème. Le public ne s’y trompe pas, puisque c’est là qu’il se masse. Dans Festival, il y a festif, fête, et ça, on dirait que beaucoup l’avaient oublié !
Et dans la même logique, Soleil est un éditeur à part. Car les relations humaines, les relations de confiance, y sont privilégiées. Si je te disais que je n’ai même plus de contrats pour la plupart des séries et des bouquins qui sortent ! Je fais partie des gens qui fonctionnent beaucoup à la confiance, à la parole, à l’affectif. Par contre, je ne pardonne jamais la moindre trahison. Je suis comme les éléphants, je n’oublie jamais ! Et en 10 ans de Soleil, je n’ai jamais eu l’occasion de garder le moindre grief contre Mourad.
Je ne suis pas d’accord, ce n’est pas si boudé que ça.
Le jugement des uns ou des autres m’importe assez peu. Y compris celui du public, pour être franc. La seule chose qui compte, c’est de pouvoir continuer à gagner ma vie en m’amusant ! Bien sûr, on entend de temps à autre une phrase assassine qui blesse et fait mal. Mais c’est là qu’il vaut mieux respirer un grand coup, regarder le ciel bleu par la fenêtre et aller chercher ses mômes à la sortie de l’école. Ca fait oublier le reste !
Je cumule trois défauts impardonables. Je travaille pour le grand public. Je fais de l’humour. Je suis vivant. Lorsqu’on s’adresse au grand public et qu’on écrit des choses pas sérieuses, il faut attendre d’être mort pour qu’on commence à dire que ton boulot n’était pas si mauvais. Donc, je préfère que l’on dise ça le plus tard possible.
Pourquoi la BD devrait elle être considérée comme un tout ? Il y a longtemps qu’on a renoncé à dire LE cinéma ou LE roman. Il en va de même pour la BD. On y trouve de tout, avec du bon et du mauvais dans chaque genre. Il y a du Lanfeust pour se délasser, et il y a des chefs d’ ?uvres comme Maüs, qui sont bien sûr au delà du simple divertissement. Mais globalement, des bouquins de cette portée, il y en a très peu en BD. Même si des petits éditeurs associatifs croient en découvrir 3 tous les mois !
Dans l’ensemble et à quelques très râres exceptions près, je trouve pour ma part que la BD est un genre qui ne permet pas une écriture aussi fine, aussi précise que le roman.
La BD ne doit pas avoir honte d’être ce qu’elle est. Je trouve riducule de remuer du croupion pour rechercher une reconnaissance intellectuelle à tout prix. Ca a conduit à tous les excès des années 70-80, qui ont bien failli tuer complètement la BD ! Pour moi, la BD est avant tout destinée à procurer du plaisir. Et mon bon monsieur, le plaisir, ce n’est pas honteux !
Non, je n’ai jamais vu Patrick Prugne qui avait fait des essais sur Lanfeust. Mais j’ai vu Fol, sa nouvelle série chez Vents d’Ouest, et c’est très bien. A l’époque, nous n’avions pas poussé Lanfeust plus loin parce que j’étais submergé de boulot et que je ne pouvais pas m’y consacrer, et que par ailleurs je ne le sentais pas complètement à l’aise sur ce scénario. Il avait un dessin très humo, et il me fallait un vrai semi-réaliste. C’est pour ça que quelques temps plus tard, quand la question s’est posée de travailler avec Tarquin, je lui ai ressorti ce projet là.
Je n’en ai aucune idée ! Seul le recul pourra nous le dire ! Ce qui est certain, c’est que dans le meilleur des cas, je représente une toute petite partie du présent, et que l’avenir, c’est aux mômes de 20 ans qu’il appartient ! C’est pour ça que Lanfeust Mag me passionne, que j’aime ce boulot de rédacteur en chef. L’avenir, c’est les jeunes auteurs que ça me permet de faire débuter. Et puis ils m’apportent beaucoup, eux aussi, et leur contact me permet de ne pas rester isolé, coupé des évolutions de la BD. Aujourd’hui, la BD est très nourrie de cinéma, bien sûr, mais aussi de jeux, d’informatique ?
J’ai tout d’abbord fait une école de journalisme, et c’est là que j’ai vraiment appris à écrire. Chacun croit savoir écrire après avoir rédigé quelques dissertations pour le bac, mais les gens qui maîtrisent réellement l’écrit sont peu nombreux. Dans les écoles de journalisme, on passe des heures à travailer les textes, les phrases. On apprend à être bref, efficace. A être précis, à faire des phrases courtes.
Aucun autre que celui que j’exerce ! Je fais partie de ces hommes heureux, qui font très exactement ce dont ils avaient toujours rêvé ? Si je dis très exactement,
Le prochain, bien sûr ! Je suis toujours très critique sur mon travail, j’essaye de m’améliorer à chaque album. Mais c’est très difficile de se rendre compte, à chaud, si on a fait un bon boulot ou non.
Sinon, j’aime beaucoup le 4° Léo Loden, le 5° Lanfeust, le 2° Trolls ? et j’ai une tendresse particulière pour l’ensemble de la série le Chant d’Excalibur. Par contre, j’ai un grand regret sur les Maîtres Cartographes. Je n’y ai pas exploité l’univers comme je l’aurais vraiment souhaité, Glaudel et moi avions deux visions assez différente de la série.
Eh bien ? en BD, on ne m’a jamais refusé un scénario ! Je crois que j’ai eu beaucoup de chance, depuis le début.
On peut interprêter ta question de deux manières ? Ca n’est pas la dernière BD que j’ai beaucoup aimée, puisqu’il m’arrive d’adorer des choses que je ne saurais pas faire. J’ai par exemple une véritable passion pour le "Café de la Plage", de Régis franc, mais je serais incapable de travailler dans cette veine.
Bein on ne m’a plus vu, mais j’y étais ! J’ai publié au Lombard trois albums dessinés par Curd Ridel d’une série intitullée Tandori.
D’autre part, Lanfeust, les Trolls, et compagnie touchent vachement les plus jeunes !
Que tu les files à tes gosses, bien entendu ! La Bd c’est fait pour être lu, feuilleté, déchiré, redessiné au bic dessus ! J’ai toujours du mal à comprendre les collectionneurs. J’ai des milliers d’albums à la maison, maisje ne suis pas du tout dans l’esprit collectionneur ! Les éditions, qu’elles soient originales ou non, ça ne change rien à leur contenu ! Je ne suis pas fétichiste du papier jauni.
Oh, des milliers de petits trucs, comme tout le monde, bien sûr. Tout ce qui participe du manque d’attention à la collectivité, dans son sens le plus large. Cela va du petit égoïsme quotidien du type qui jette sa clope par la fenêtre de sa voiture au comportement des grandes compagnies métanationales. Mais dans l’ensemble, je ne suis pas trop du style à râler sans cesse. Si un truc me révolte, je relève mes manches, je fais tout ce que je peux pour y changer quelque chose. Si c’est le comportement d’un type, soit il prend mon poing dans la gueule, soit je tourne les talons. Je suis d’une nature assez activiste et militante ! J’ai un passé assez engagé dans l’action à gauche, et je ne le regrette pas. Et puis je suis, comme certains de mes lecteurs l’auront remarqué, un militant de la morale laïque et républicaine ! Je ne supporte pas les religions et encore moins les religieux : je ne parviens pas à avoir la moindre tolérance dans ce domaine. Depuis les débuts de l’humanité, 95 % des morts violentes ont été provoquées au nom d’un dieu ou d’un autre ! Ce n’est pas une vieille bonne s ?ur qui aide des lépreux à crever de loin en loin qui peut rattraper ça !
Il y a toutes sortes de beaufs et des tas de niveaux de beaufitude ! Le beauf est quelqu’un qui fait ce qu’on lui dit de faire sans chercher à comprendre. C’est un bas-du-cul-de-la-tête.
Le problème de la BD, c’est que c’est le public qui fait le succès. Tu imagines le nombre de personnes qu’il faut se taper ? C’est l’horreur ! Sinon ? Bein moi ça a plutôt été les nuits blanches ! Il y a des tas de fois ou j’aurais bien aimé aller me coucher !
Ton whisky.
Bin oui ! Je m’appelle Christophe Pelinq, comme tout le monde. Pas vous ? Né sous le signe du lion en 1963. Un 14 août, comme René Goscinny. C’est hélas notre seul point commun !
Comme presque toute ma famille, oui. Ils sont morts alors que j’avais deux ans, dans un accident de voiture. Je suis le survivant du siège arrière ! J’ai été élevé par mes grands-parents maternels, profs aussi. Et je retrouvais pour les vacances mes grands parents paternels, profs de cinéma à la fac d’Aix. J’ai vécu à Madagascar jusqu’à l’âge de dix ans, puis, je me suis retrouvé à Mâcon. Ca fait un choc lorsqu’on arrive de l’océan Indien ! Pensez, il fallait tout le temps porter des chaussures’ à bientôt 40 ans, j’ai encore du mal à m’y habituer !
Je le suis toujours ! Je mange les os des ailes de poulet, je ne m’énerve pas, et je marche pieds nus la plupart du temps. J’ai un centimètre de corne sous les pieds, il m’est arrivé d’en extraire une punaise que je n’avais pas sentie ! En fait, je suis un troll.
J’ai toujours été plutôt littéraire. J’aurais aimé faire mes humanités, latin et grec. Je les utilise pour inventer des mots ou des noms pour la Fantasy, mais grâce aux dicos placés derrière moi ! Comme ma famille voulait que je fasse des études scientifiques, j’ai préparé un bac C, sans plaisir. Je suis passé tout juste, avec de très mauvaises notes en physique et en maths, et de très bonnes en Français et en philo. C’était en 81. Une grande année de rigolade ! Avec des copains trotskistes, on allait coller des affiches pour Mitterrand !
J’étais sympathisant, pas vraiment militant. C’était le temps des grandes bastons entre la Ligue Communiste Révolutionnaire, les maos et les Jeunesse Communistes. La LCR collait pour le PS juste pour emmerder les JC’ J’avais 18 ans, c’était l’âge parfait pour les conneries ! Aujourd’hui, j’en discute avec Mourad, le patron de Soleil qui a trois ans de plus que moi. Il était à l’époque aux Jeunesses Communistes, il est maintenant PDG en costar et BMW ? Ça nous fait bien rire ! Clémenceau disait que celui qui n’a pas été anar à 18 ans est un crétin, mais que celui qui l’est encotre à 40 en est un autre !
Non. A 18 ans, je suis descendu à Aix-en-Provence, où vivaient mes grands-parents paternels. Dans mon esprit c’était provisoire. Mais je me suis vite aperçu qu’Aix, c’est le Triangle des Bermudes. Quand on y est, on ne peut plus repartir !
Un peu par hasard, et dans le désordre ! Mes grands-parents n’aimaient guère la bande dessinée. Leur vision s’arrêtait aux Pieds Nickelés et à Mickey. Heureusement, mes oncles et tantes, anciens soixante-huitards, étaient des lecteurs de Charlie-Hebdo. Comme nous passions des vacances ensemble, j’ai découvert Reiser à 6 ans !
J’ai acheté mon premier, en cachette, alors que j’étais au lycée. Je le planquais ! Pour mes parents, je ne devais pas perdre de temps avec ? ces bêtises ? ! Ils ne disaient rien pour Charlie, qui avait un côté intello, ou Pilote, auquel on m’avait abonné, mais Spirou, c’était honteux !
Je suis tombé dessus alors que repassaient des vieux Félix comme L’Affaire des bijoux. J’ai cherché à savoir qui était l’auteur. Et j’ai découvert Gil Jourdan. J’ai craqué. Pour moi Tillieux est un des très grands maîtres de la BD ! Il savait camper une atmosphère d’une façon extraordinaire. Pour en revenir à Spirou, j’aimais l’esprit très vivant du journal. J’ai aussi acheté Tintin, mais on y ressentait pas la même chose. Et puis Yann et Conrad sont arrivés. Ils ont complètement dynamité Spirou, avec un étrange mélange de tendresse et de méchanceté brute, c’était grandiose ! Après leur départ, le journal a pris un goût fade.
On m’avait abonné à Pilote, le mensuel, depuis mes 11 ans. Pilote, ça allait, c’était noble ! J’y ai découvert en vrac les premiers Bilal, Lauzier, Régis Franc, surtout, que j’ai adoré. Voilà un vrai grand auteur dont on a jamais assez parlé ! Le Pilote hebdo, celui de la grande époque, je ne l’ai connu que plus tard, en chinant chez les bouquinistes.
J’ai beaucoup d’albums, mais je me moque de savoir s’il s’agit ou non d’éditions originales. La plupart de mes Astérix ou Lucky Luke viennent de chez Elf ou Total, chez qui on les distribuait à l’époque !
Par périodes. Je lis et relis beaucoup moins de bandes dessinées qu’avant. Je m’en veux un peu. A force de vivre dedans toute la journée, le soir j’ai moins envie de m’y replonger. Et puis, il y a peu d’albums dans lesquels j’arrive à rentrer comme un gamin. Mon ?il de pro me gâche mon plaisir, je vois les ficelles. Par contre, quand un album arrive à me faire oublier tout ça, je retrouve un vrai plaisir !
Oh, il y en a régulièrement. Mais le dernier, c’est Toto l’Ornithorynque. Et puis, vous allez vous foutre de moi, mais je n’avais jamais lu Largo Winch ! Ils traînaient au Studio, et un jour, après le café, j’y ai jeté un coup d’ ?il. Je les ai tous dévorés dans la foulée, et je me suis aperçu que j’y avais passé l’après-midi sans bosser ! J’avais marché à fond.
J’ai fait un Deug en Sciences-éco pour pouvoir passer le concours d’une école de journalisme qui venait de se créer à Marseille. Deux années très intéressantes mêlant théorie et pratique. J’ai fait plusieurs stages, dont un assez long au Provençal, le grand quotidien marseillais. A la sortie, on obtenait un diplôme à deux têtes : une maîtrise en communication d’un côté, un diplôme professionnel reconnu par la commission de la carte de l’autre. J’ai des bons souvenirs de ma brêve carrière de journaliste !
Celui qui m’a vraiment appris à écrire est un journaliste d’Antenne 2 dont j’ai oublié le nom, ingrat que je suis ! Il venait plusieurs fois par semaine nous donner des cours. En fait, il passait son temps à barrer nos copies. Il nous disait ? Vire ! Garde le nombre de mots minimum, garde le sens, rien que le sens. ? Il nous engueulait sans cesse ! C’était violent, mais efficace. Sortant de fac, on avait une tendance à écrire verbeux. Il coupait dans le tas et traquait les adverbes, ces scories de la langue !
En sortant, j’ai bossé un peu à Radio-France Provence. Le patron était un grand bonhomme de radio, Philippe Réal, il nous apprenait le boulot. Je me tapais souvent la revue de presse du matin. Debout à 4 heures, devant les journaux à 5, à l’antenne à 7 ? Brrr ! Et d’un autre côté, je collaborais à l’émission Les Maîtres du Mystère depuis l’école de journalisme. J’entendais cette émission sur France-Inter l’après-midi. Un jour de 1985, j’ai décidé de leur en envoyer une, comme ça pour voir.
Coup de bol ! Je me rappellerai toujours de ce jour-là. A l’époque, j’avais un studio sans téléphone, alors j’avais indiqué le numéro de mes grands-parents. Et le jour de noël, le 25 décembre dans l’après-midi, le téléphone sonne : c’était Pierre Billard, le producteur de l’émission !
J’en ai placé 22 entre 85 et 89. Plus quelques une refusées ! J’ai eu du bol que la première soit acceptée, sinon je n’aurais sans doute pas insisté ! Il ne fallait faire ni du fantastique, ni du polar. On devait écrire des histoires sur la vie quotidienne.
Des jeunes mariés qui tombent en panne en pleine campagne. Ils sont remorqués par un paysan en tracteur qui leur offre l’hospitalité. Ils l’aident à préparer un truc et puis un autre, puis encore un autre ? Au bout de trois jours ils sont devenus presque esclaves du paysan qui les faisait bosser par chantage affectif ? C’était marrant.
Souvent, oui. C’était fabuleux. Les textes étaient interprétés par beaucoup de grands seconds rôles, des acteurs de théâtre, des doubleurs dont on connaissait les voix par coeur. Quand ces gars se tournaient vers moi et demandaient ? C’est comme ça qu’il faut le dire ? ?, ça me laissait jambes tremblantes ! Il y a eu aussi, exceptionnellement de très grands acteurs comme Jean Topar. Mais bon, j’ai aussi dû me coltiner Bernard Menez !
Très, très bien. J’écrivais un texte en trois jours, et avec les rediffusions, il me rapportait 30 000 balles ! Ce qui était fabuleux pour un étudiant ! Période bénie ?Quand ça s’est arrêté, j’ai regretté de ne pas en avoir fait plus pour mettre des sous de côté ! A 20 ans, on ne pense pas que les choses puissent cesser. Ceci dit, je n’aurais pas confiance en un type de 20 ans qui à l’esprit à mettre des sous de côté !
Dans un bureau tranquille où j’écrivais pour Inter. Affecté au bataillon de marins pompiers de Marseille, j’étais censé faire la liaison avec l’ANPE pour trouver du boulot aux jeunes à la sortie du service. Or, les Marins-pompiers, c’est 90% d’engagés ! Je n’étais donc pas débordé ?J’habitais à Aix. J’en partais en 2CV le matin à 7 heures. A 16 heures j’étais libre. J’avais tous mes week-ends. Je ne dépendais d’aucun sous-off... Je suis un marin qui n’a jamais vu un bateau, et un pompier qui n’a jamais vu de feu ! Non, mon service ne pas traumatisé !
C’est ce que portait ma carte de visite ! Lorsque je suis sorti de l’armée, en 1987, un copain qui avait monté une agence de presse à Marseille, a voulu m’embaucher. J’ai dit non au salariat et j’ai bossé pour lui en free-lance. Depuis, j’ai toujours été indépendant.
Tout ! Avec l’agence en question, Sud reporters, je faisais beaucoup de papiers pour des magazines parisiens qui n’avaient pas de permanents dans le sud. J’écrivais aussi bien pour Match que pour Parcours, la revue d’Air Inter. Je rendais même des papiers sans jamais savoir dans quoi ils étaient publiés ! Mais le plus gros de mon activité, c’était la communication interne d’entreprises. J’écrivais par exemple des programmes de communication pour les raffineries Shell. Des diapos-sons de formation. ? Mettez votre casque : il y a une échelle qui tombe, le boulon XB22, ??, des trucs comme ça. La boîte qui produisait ça s’appelait Aix Audio Visuel et avait deux équipes, une à Aix et une à Rouen. A Aix, j’étais scénariste et le dessinateur était Paul Glaudel’ A Rouen nos homologues s’appelaient Cailleteau et Vatine !
Pas du tout ! Mais chaque équipe travaillait parfois sur un boulot de l’autre. J’admirais beaucoup Vatine. Je pensais qu’avec son style fabuleux, s’il se mettait à la BD, il casserait la baraque ! J’ai toujours gardé l’original d’une couverture de catalogue qu’il avait fait à l’époque. Je ne l’ai rencontré que récemment, au festival de Solliès-Ville !
Ado, je voulais le devenir. Je dessinais, mais je n’étais pas fait pour ça ! Et j’ai pourtant essayé ! J’avançais péniblement, une case par çi, une case par-là, alors que dans ma tête j’avais déjà l’histoire au complet. J’ai vite perdu patience. Comme je l’ai déjà dit, les idées, c’est un peu comme une envie de pisser, faut que ça sorte vite !
En 1984, vous fondez une maison d’édition !C’est un bien grand mot ! A 18 ans, j’ai touché des sous, une assurance consécutive au décès de mes parents. Je me suis dit : avec ce petit pécule, montons une maison d’édition de BD ! J’ai dit à mon copain Paul Glaudel, ? Réunis tout ce que tu as pu dessiner, on va faire un bouquin ! ?.En parallèle, on a épluché tous les vieux Spirou et pioché dedans de quoi faire un album d’inédits de Walthéry. Nous avons travaillé des semaines à remonter des mini-récits en grandes pages. Cela bien sûr avec l’accord de François Walthéry qui nous avait même fait une planche inédite dont Paul a dessiné les décors. Et puis j’ai choisi de sortir en premier Histoires pour montages successifs, l’album de mon copain.]
L’erreur ?L’erreur fatale, c’est surtout que j’avais oublié un détail : la diffusion ! Et au dernier moment je n’ai évidemment trouvé personne. Du coup, le bouquin n’a été distribué que dans quelques Fnacs et festivals. Et bien sûr, il n’y a pas eu de deuxième ! Je me souviens d’Angoulême où nous sommes montés héroïquement dans la R12 de Paul, chargée à bloc’ On a failli avoir sa peau, à cette pauvre bagnole !
Environ 3 000 qui font le bonheur des rats dans la cave d’un copain.
Si un jour vous voyez François prendre mal quelque chose, appelez-moi vite ! C’est qu’il se sera passé quelque chose de très grave ! Tout le matériel préparé a été repris par Jean-Paul Tibéri pour son Natacha and Co. On lui avait bien mâché le boulot !
Etape suivante... Glaudel et moi voulions vraiment faire de la BD pour enfants. Notre but, c’était Spirou ! Nous avons mis au point Mannie Swing,un truc sympa pour les gosses. Nous sommes allés le présenter à Spirou. Et là, Philippe Vandooren nous a dit que ça n’avait strictement aucun intérêt. Avec son petit air suffisant, il nous a conseillé de laisser tomber la BD, parce que de toute façon nous n’avions aucune chance d’y arriver. Evidemment, ça nous a encore plus donné envie de nous battre !
On a remis le projet dans un tiroir, et on a préparé trois histoires complètes semi-réalistes qui ont été prises par Jean-Claude Camano pour Circus, le mensuel de Glénat. Au même moment, les Humanos montaient sous le label Alpen, une collection pour enfants dont s’occupait Jean Léturgie. Nous l’avons rencontré au festival de Grenoble en 88, il nous a pris. Il nous a drivés gentiment, il m’a expliqué des trucs de scénario ? C’était parti pour la grande aventure du premier album !
Broaff ! C’est une connerie ? Je faisais de la radio libre, au début des années 80. On avait des tas de pseudos chacun, on changeait tout le temps. Celui que j’ai gardé le plus longtemps était John W. Duglandin ! (Prononcer dabeulyou). Un copain s’était fait appeler Scotch Arleston, par une nuit bien arrosée. Honnêtement, je ne sais plus qui avait sorti ce nom, ni pourquoi ! Je l’ai utilisé moi aussi pour la radio avant de le reprendre pour la BD. C’était pour différencier mon boulot de journaliste ? sérieux ? du reste !
Si ! Aujourd’hui, ça fait un peu potache. Je préfère signer Arleston tout court. Ou alors Christophe Arleston. Mais beaucoup de copains m’appellent Scotch. Alors bon !
Pas pour longtemps ! Nous en étions à la moitié du tome 2 quand les chiffres de vente sont tombés. En voyant la fiche, j’ai cru qu’ils avaient mis l’année en gros. C’était les ventes !1989 exemplaires. Authentique ! A suivi un coup de fil un peu embêté de Jean Léturgie disant que la série s’arrêtait là. Dommage !
Oh oui ! Le salut est venu d’un bon copain, André Salord, représentant pour Dupuis dans le sud. Un bonhomme formidable, un grand bonhomme truculent et chaleureux, qui nous aimait bien, Glaudel et moi. Walthéry et les autres s’arrêtaient chez lui quand ils descendaient dans le midi. Lui, nous invitait toujours dans ces cas là. André m’a entre autres présenté Franquin, et j’ai pu l’interviewer pour ma radio en 83. Quand André est parti à la retraite, il y a eu une grande bouffe à Aix avec Franquin, Peyo, Roba, etc. Or donc, André Salord connaissait un petit libraire.
Exactement. André me lance un jour ? Dis, y ?a mon con à Toulon qui a monté une maison d’édition ! Faut que vous vous voyez ! ? Ladite maison s’appelait MC. On se demandait si ça voulait dire Mon Con ! André a donc organisé une bouffe à Marseille, et avec Paul nous avons rencontré Mourad.
Ses premiers albums étaient des reprises de matériel Dupuis non utilisées en album : Flagada, Foufi, etc. Paul et moi pensions lui refiler Manie Swing ! Mais Mourad voulait justement changer de genre. Comme j’aimais bien l’heroïc fantasy, je lui ai parlé de l’idée d’un univers entièrement urbain et médiéval. Mourad a répondu : ? Faites-moi deux trois pages et on voit ?. Nous sommes descendus à Toulon 15 jours plus tard avec trois pages, et Les Maîtres Cartographes ont démarré.
Non, il avait fait des collectifs, des parodies faites par les auteurs eux-mêmes, et un hommage à Gil Jourdan. Il venait de reprendre Zoulouland. C’était ses premiers succès. Il nous a fait travailler sur un volume, 20 ans après, consacré aux héros vieillissants. J’y ai fait un paquet de scénarios pour Glaudel, Carrère, Cartier.
Carrère et Glaudel s’étaient connus à la fac d’Aix, en Arts Plastiques où Carrère avait passé quelques mois. Ils se sont retrouvés à Angoûlème en 1984, alors qu’on tentait de vendre notre fameux bouquin. Paul nous a présentés, on s’est revus de temps à autre. Et puis Milan pour qui Carrère travaillait a arrêté la BD, et il a cherché à faire de nouvelles séries. Je lui ai proposé un projet médiéval loufoque, entre Johan & Pirlouit et les Monty Python ! Le personnage était un petit voleur qui s’appelait Frode. Mais il n’a plu ni à Alpen, ni au Lombard, ni à Mourad. Comme je savais que Carrère aimait Tilleux autant que moi, je lui ai dit qu’on pourrait faire une sorte de Gil Jourdan moderne. Pas du rétro nostalgique, mais ce qu’un Tillieux aurait pu faire aujourd’hui à notre âge ! Au départ j’avais situé mon scénario à Paris. Serge m’a dit avec son bel accent rocailleux ? Tu es bien con ! Tu as Marseille à côté de chez toi ! Ca, c’est un bon décor !?. Il avait raison. On a expliqué notre projet à Mourad, ça lui a plu. Je crois pouvoir dire, sans révéler un secret, que de tout ce que je fais, Léo Loden reste en tant que lecteur sa série préférée !
Enorme. Je viens d’envoyer à Serge la doc sur Strasbourg où se déroule le prochain Loden : 400 photos que j’ai faites moi-même, 200 cartes postales, plus tous les bouquins que j’ai pu trouver sur la ville. Et à peine une photo sur 20 servira ! Mais je vérifie chaque détail. Et pourtant on se plante parfois. J’avais fait à Lyon la photo d’une rue dans laquelle il n’y avait aucune bagnole. Et lorsque Serge l’a dessinée il a fait passer les voitures dans le mauvais sens. On a reçu un paquet de lettres ! Par contre, très souvent, lors des dédicaces, on nous dit ? Oh c’est génial, vous avez dessiné mon immeuble ! Je suis là, la fenêtre qui est là, c’est ma maison !
Toujours la chaîne des copains qui continue. Glaudel m’avait présenté Carrère. Carrère m’a présenté Curd Ridel qui venait d’arrêter de bosser pour Pif. Il voulait monter un projet sur l’Inde. Je lui ai proposé Tandori. On a vendu le projet à Yves Sente, tout nouveau rédacteur en chef de l’hebdo Hello BD. On s’est amusé comme des petits fous le temps de trois albums parus au Lombard. Mais ça n’a pas marché. Dommage.
Ah ! Le bon barbu ! Il était venu à Marseille parce que sa s’ur y habitait, il prospectait les agences de pub. Là, des copains me l’ont envoyé. On s’est rencontrés à Aix et à la fin de l’après-midi, on était beurrés et copains d’enfance depuis toujours ! Ca fait partie des choses rares, de trouver quelqu’un totalement sur la même longueur d’onde. On a tout de suite décidé de faire les Feux d’Askell. Deux jours plus tard, Mourieravait un contrat, sans avoir dessiné une planche, en montrant juste trois croquis à Mourad ! Faut-dire que je n’ai jamais vu un type avec une patte pareille !
Du costaud. Beaux-Arts, peinture classique. Il sait faire une huile, une marine, ou une copie de maître ! Ca lui donne une facilité complètement déconcertante. Au départ, il voulait faire de l’historique ou de la fantasy. De mon côté, j’avais une histoire en tête depuis un moment. L’héroïne, une superbe danseuse, l’a séduit. Jean-Louis adore dessiner les femmes et les bateaux. Avec Les Feux d’Askell il a été servi ! Aujourd’hui, on a interrompu la série pour se consacrer aux Trolls. Mais promis, on va s’y remettre.
Arrête de poser des questions comme ça, on dirait un éditeur !
Je suis, comme tous les gens normaux, un obsédé sexuel. Le cul est tellement important dans la vie que je ne vois pas pourquoi les pauvres héros de BD devraient en être privés ! Dans mes premiers albums j’avais tendance à en mettre à l’image. Mais je me suis aperçu, avec Askell, qu’on se coupait de toute une partie du public qui refermait les albums tout de suite en disant ? ce n’est qu’un bouquin de cul ?. On traîne souvent l’idée que s’il y a du sexe, il n’y a plus d’histoire ? ce qui parfois n’est pas faux ! Heureusement, aujourd’hui, nos lecteurs savent que les Feux d’Askell, c’est avant tout de la comédie Fantasy, avec une histoire solide ! Et ceci dit, on est jamais allés vraiment très loin : quelques poils à droite à gauche, tout au plus. Le reste était surtout suggéré, c’est beaucoup plus drôle ! Dans le premier, il y a une image qui a choqué des gens, alors qu’on ne voit rien : Cybil est à quatre pattes, jambes écartées, mais vue de face. Seulement, il y a un public derrière elle, et tout est dans les visages des gens qui la matent ! Jean-Louis rend les personnages tellement expressifs que toute l’obscénité est là, dans leur regard ! Mais c’est vrai qu’ayant vu les réactions du public à Askell, j’ai décidé pour les autres séries et notamment Lanfeust, de la jouer plus soft. Dans l’image, au moins ! Parce que pour ce qui est des textes, je ne me suis jamais censuré ! Pour moi tout est permis, du moment que c’est drôle.
A chacun le sien ! L’important est déjà de se faire rire soi-même. Si en plus ça en fait marrer d’autres, tant mieux ! Pour moi, l’humour est extrêmement important. Indispensable. J’ai essayé de faire des scénarios sérieux. Au bout de deux pages je mets des pouët pouët ! Sinon je m’emmerde, je sais pas faire. Si je tente un truc sans humour, tous mes défauts de scénariste, le côté mal ficelé de mes horlogeries ressortent. On ne voit plus que ça ! L’humour me permet de les masquer. Et puis c’est un genre de pudeur qui permet de ne pas s ?exposer directement : on ne m’a jamais appris à me prendre au sérieux !
A chaque fois je me dis, ? je le garde, ils auront la surprise en lisant le scénar ! ?. Et puis, je ne peux pas m’empêcher de le gueuler à travers le studio ! Le pire c’est quand personne ne rit...
C’est comme pour les chaussures et les voitures : les anglais sont inévitables. De Trois hommes dans un bateau aux Monty Python, ce sont les maîtres de l’absurde, du loufoque professé avec le plus parfait sérieux ? Sinon, je suis globalement bon public. Beaucoup de choses me font marrer, de Coluche à Desproges. Et surtout le maître de Desproges, Alexandre Vialatte, un monument. Un type qui appelle un bouquin L’éléphant est irréfutable ne peut pas être mauvais !
Les canulars téléphoniques, les caméras cachées. Quand il y a une victime, ça me rend mal à l’aise. Je supporte mal la méchanceté !
Enormément ! D’abord un quotidien, le Monde ou Libé, tous les jours, puis des magazines aussi divers que variés : la Recherche, Ciel & Espace, Géo, National Geographic, Moyen Age, les Dossiers de l’Archéologie ? Côté romans, j’en lis 3 ou 4 par semaine. De la SF, du polar, des livres d’histoires, de socio ? Je m’interesse à tout et n’importe quoi ! Je suis un curieux de tout. Et de toute façon, je ne peux pas m’endormir le soir avant d’avoir bouquiné, même si je me couche à 4 heures du matin !
On a eu beaucoup de chance, on a fait le bon truc au bon moment. Je connaissais Didier Tarquin depuis mon entrée chez Soleil. Les albums qu’il faisait à l’époque ne marchaient pas, alors on s ?est dit pourquoi ne pas tenter un truc ensemble !
C’était la deuxième moitié des Feux d’Askell ! Mon scénario de départ, c’était les bateaux, la fille, le tout dans un monde où chacun avait un pouvoir magique. Je me suis rendu compte très vite qu’il y avait trop de matière et qu’il était plus sage d’en faire deux séries indépendantes. Il ne faut pas qu’une histoire soit trop riche, sinon on risque de ne jamais bien traiter son sujet !
Pas vraiment. Il se méfiait, à juste raison, des histoires de magie. Il y en avait eu déjà tellement ! Mais quand je lui ai présenté la magie sous un angle marrant et original, celui des pouvoirs individuels, ça l’a plus botté.
Ah ah ! Oui ? Je lui ai promis de ne plus faire d’édition, si lui promettait de ne plus faire de scénario ! C’était un gag par rapport aux Maléfices d’Orient, le premier album de Tarquin. Ceci dit, le fait d’avoir voulu faire de l’édition m’a fait comprendre beaucoup de choses. Trop peu auteurs connaissent les contraintes d’un éditeur. Moi, j’aime savoir comment ça se passe à tous les niveaux autour de mon boulot !
Broaf, c’est les contes et légendes de notre enfance, en plus approfondi ! Ce que j’aime ce sont les univers riches et denses. J’adore un romancier comme Jack Vance. Il écrit des guides touristiques imaginaires avec une intrigue au milieu parce qu’il en faut bien une. Certains de ses romans ont quasiment plus de notes en bas de page que de corps de texte ! Je me place un peu dans cette veine, en plus loufoque. Soyons francs, l’histoire en elle-même m’intéresse peu. Ce qui me passionne c’est l’univers et les personnages. L’histoire est un prétexte. Lanfeust, après tout n’est qu’un couillon manipulé par deux filles futées, et qui court après une épée pendant huit albums ! C’est l’originalité de son monde, le détail des péripéties, et ses rapports avec les autres, qui le rendent attachant.
Absolument. On a besoin d’y croire, d’être dedans. Pour Loden je prends des photos. Dans Lanfeust, je les invente ! Tout est à fabriquer. Je dois savoir comment chaque groupe social, chaque animal, chaque machine fonctionne. L’univers est fantaisiste mais tout doit y être crédible, cohérent. On dessine une machine ? Elle doit pouvoir être construite ! C’est une des grandes forces de Tarquin sur Lanfeust et de Mourier sur les Trolls : ils vont faire un boulot tel que si un lecteur veut faire une maquette, elle va fonctionner !
Bein non, je n’y avais pas pensé ! Je cherchais un angle original pour la magie. Je m’étais dit, on a toujours un magicien dans ces histoires, un type très puissant ? Il faudrait le contraire ! J’ai donc imaginé des petits pouvoirs donnés à tous et utiles dans la vie quotidienne.
J’écris tout, mes descriptifs d’univers, mes descriptifs de personnages, les grandes lignes de l’intrigue. Après je le donne à lire au dessinateur. S ?il a des idées, on en discute, on enrichit encore l’histoire.
Le temps passé devant l’ordinateur ne signifie rien. On porte une idée en tête pendant très longtemps, on l’enrichit, et un jour, paf, on accouche tout ça en 48 heures ! Aujourd’hui, j’ai des tas d’idées qui galopent dans ce qui reste de mon cerveau et dont je n’ai pas écrit un mot. Dans un an ou deux quand je me mettrai au clavier, ça tombera tout seul. Il y a tout ce qu’il faut en macération dans diverses cuves à idées !
Je lui ai donné une description très complète de l’univers, des personnages et de l’intrigue. Tout était déjà prêt, puisqu’un premier dessinateur, Patrick Prugne, avait déjà fait des essais sur Lanfeust. J’ai livré à Didier tout de scénario, et il l’a storyboardé. Ca m’a permis de vérifier le rythme de l’histoire, de couper les séquences trop longues, d’en aménager. Un vrai travail d’équipe à deux. Puis il a dessiné l’album. On jamais plus retravaillé ainsi, hélas !
C’est le seul scénario, avec le premier Léo Loden, que j’ai livré en une seule fois. Je ne peux plus, j’ai trop de boulot. Ceci dit, j’aime bien bosser par petites traches. Tu passes à une autre histoire puis tu reviens. Tes idées ont mûri entre temps, ca enrichit le scénario. Je livre généralement des séquences de 4 à 8 pages. Avec Tarquin, c’est un peu particulier, comme il est là dans la pièce à côté, j’ai tendance à le servir en dernier ! Il m’est arrivé de lui distiller du Lanfeust case par case !
Il n’aime pas du tout travailler sans visibilité ! C’est normal, il faut connaître toute la scène pour savoir quels éléments placer, voir ce que l’on va amener. Mais quand on est trop à la bourre, je lui explique tout ça avec des grands gestes, et on s ?en sort toujours !
Je crois, oui. Je sais ce qui est dessinable et ce qui ne l’est pas. Mais il faut surtout bien connaître les gens avec qui on travaille. Il n’y a pas deux dessinateurs identiques. On tombe sur des monstres comme Mourier capable de vous faire le plafond de la chapelle Sixtine en une demi-heure. D’autres, au style apparemment facile, transpirent des semaines pour faire deux pages. C’est totalement imprévisible.
Surtout pas. Un vrai dessinateur trouve toujours mieux que ce que je pourrais proposer. Je risquerais de tomber sur un mec qui, par facilité, ou à cause d’un coup de bourre, suivrait mon dessin, et ça ne donnerait pas de bons résultats !
Tout le plaisir est dans l’attente.
Il a très peur ! Mais de toute façon, on ne lui a pas laissé le choix. C’était décidé depuis longtemps : l’histoire de Lanfeust a une structure qui appelle une fin. Nous n’avons aucune envie de tirer artificielement en longueur une série. Et de toute façon, les lecteurs ne seraient pas dupes. Il vaut mieux prendre le pari de la nouveauté ! De toute façon, c’est toujours Lanfeust, mais embarqué dans une aventure encore plus extraordinaire, avec des décors nouveaux, des tas de personnages en plus !
Oui. L’aventure dans les étoiles est prévue depuis le début, depuis la création du personnage. En fait ça fait partie de l’histoire, d’un grand tout ? J’ai un peu raconté la suite à Didier et je sais qu’il à hâte d’y être ! Et puis, rassurez-vous, les lecteurs ne seront pas perdus. Ce sera de la SF très fantasy. Non pas de l’hyper technologique, mais plutôt du vieux raffiot de l’espace. On se baladera sur des planètes grouillantes de tavernes, on y croisera toutes sortes de bestioles et de pirates des étoiles.
Gagné. Avec Didier on avait passé une soirée de boulot assez marrante et le titre Cixi impératrice est sorti. Morts de rire tous les deux ! On l’a gardé, et je me suis débrouillé pour que l’histoire colle au titre. Pareil pour la parodie de pub sur les rochers au chocolat. Je tenais tellement à me la faire, que j’ai du créer le personnage de l’Ambassadeur exprès pour ! Toute l’intrigue du volume a découlé d’une bêtise à placer.
Une idée de Didier, qui adore écrire des trucs minuscules dans ses cases. Je lui ai dit ? Fais-en un jeu pour de vrai ! ?. On l’a glissé dans Lanfeust 5, sans avertir le pubic, ni l’éditeur. Résultat, plus de 500 réponses ! Ça a fichu un souk chez Soleil, quand le courier est arrivé.
Ça viendra. En attendant, ils peuvent se servir des hors-séries pour étoffer leurs scénarios de jeu. Il y a la cartographie du monde de Troy, et l’Encyclopédie. Le tome 1 décrit globalement la planète Troy. Le 2, qui sort cette année est consacré aux Trolls. Le 3 sera le bestiaire. Parution en 2 001. De quoi patienter !
Ce sont des choses qui sont dans l’air, mais on trouve trop légers les budgets qu’on nous a proposés. On veut un gros budget, pour une qualité au top, sinon, c’est inutile : la BD nous suffit !
C’était un gag ! Mais ce que je voulais dire, c’est que seuls ces gens là auraient assez de sous pour mettre corrrectement en images ce que j’ai en tête ! Si c’est pour faire Lanfeust avec FR3 Poitou, c’est pas la peine ! Nos BD marchent parce que nous livrons une part de rêve qui reviendrait trop cher à montrer au ciné. Nous, ça nous coûte du papier, du crayon, du temps. On peut mettre autant de figurants qu’on veut, faire des décors démesurés, déments, des effets spéciaux ? Et c’est ce que cherchent nos lecteurs : du rêve ! Si on ne peut pas avoir la même chose à l’écran, autant rester au papier.
Je souscris à 100% ! T ?as raison Yves ! C’est ce que je répète aussi depuis des années. En moyenne, je travaille à 9 ou 10 cases par page. Parfois, 11-12. Je veux beaucoup d’images, beaucoup de texte. Sinon celui qui paye 80 fracs un bouquin lu en un quart d’heure a l’impression de se faire arnaquer. Moi, j’essaye de leur en donner pour une heure ! D’ailleurs, on essaye souvent de faire des albums plus épais, 52 ou 56 pages, pour le même prix qu’un 44 pages. C’est toujours la même chose : le respect du lecteur.
A l’origine, c’est un concept d’éditeur. Moi j’étais plus que réservé. D’autant que Mourad voulait trouver un jeune qui dessine comme Tarquin. Là, j’ai dit non. Et puis, plusieurs mois plus tard, il y a eu le fameux jour où Mourier, pour déconner, à dessiné une dédicace avec un Troll en tutu très rigolo. J’ai d’un coup entrevu tout ce que l’on pourrait faire avec Jean-Louis, et on a foncé !
J’étais parti sur une grande aventure, voilà c’est fait. Mais pour moi, les trolls, c’est avant tout de l’humour. Je préfère pour ça les histoires plus courtes, que l’on pourra lire dans n’importe quel ordre, comme un Tintin ou un Astérix !
Plutôt à Obélix ! Mais en beaucoup plus sauvage ? Ceci dit, Astérix est une référence incontournable. Le truc le plus génial de l’histoire de la BD ! Personne n’arrivera jamais à la cheville du couple Uderzo-Goscinny.
Bein oui ! Je ne fais pas de la BD ambitieuse. Lorsque je veux faire passer un message, j’utilise mon E-mail, pas mes albums ! Ceci dit, avec Léo Loden, j’aime bien quand même, à ma petite échelle, placer quelques trucs. Utiliser un contexte, un background social. J’ai fait un épisode où on se paye Le Pen, dans une histoire de détournement d’héritage. On y est allé franchement ! Mais bon, dire que le Front national c’est des méchants, c’est pas un message d’une folle audace ! C’est juste une réalité sociale !
J’ai un côté socialo 3e République, instituteur à la Pagnol, très attaché au sens de la responsabilité individuelle. J’essaie de garder une vision humaniste en toutes circonstances. Je suis un athée laïc et républicain, qui attache de l’importance à une certaine rigueur morale... Je peux même avoir l’air assez réac sur certains trucs ! Pour moi il y a des valeurs importantes, d’honnêteté fondamentale. Ça doit peut-être un peu ressortir dans mes albums. Mes personnages sont responsables de leurs actes. Quoi qu’on décide de faire, on doit l’assumer !
Je suis passé chez les jésuites, alors je sais de quoi je parle ! Justement, pour continuer sur la responsabilité individuelle, la religion, c’est exactement le contraire. Les églises ne font qu’entretenir les hypocrisies, les intolérances, les fanatismes. Avec comme fond de commerce la peur de la mort qui habite chacun, elles essayent de vendre leur ordre en échange d’un espoir de vie éternelle. C’est la plus vieille escroquerie de l’histoire de l’humanité ! Ca commence avec les sorciers du paléolithique, ça se termine avec les télé-évangélistes américains ? Et tous ces gens là bouffent sur le dos des crédules qu’ils envoient s ?entre-tuer ! C’est répugnant.
Quasiment toutes. Grosso modo huit.
Maintenant j’ai des tiroirs ! Dans les 17 il y avait les BD en cours, des projets qui n’ont jamais vu le jour, des synopsis, des idées d’univers ? J’ai encore 5-6 trucs dans mes cartons. Plus dix tiroirs. Plus ce qu’il y a sur mon ordinateur. Et dans ma tête ? Et encore ! Je ne note pas grand chose. La mémoire est un filtre sélectif extraordinaire. Les bonnes idées restent, les mauvaises on les oublie !
Bien sûr ! Un nom n’a jamais une garantie de succès, et heureusement ! Mais en ce qui concerne Bug Hunters, c’est dommage. On s ?est plantés en grande partie à cause des couleurs, difficilement acceptables en Europe. Les gars disaient ? Ce vert et ce rouge c’est pour du relief ? Où sont les lunettes ? ? J’ai préféré dire à Thierry Labrosse : ? On arrête et on fait autre chose. ? Ça a donné Moréa, et là c’est une réussite !
Chut. C’est mon coté un peu parano. L’idée me plait énormément, tellement que pour une fois j’ai peur d’en parler ! Le problème, c’est qu’entre les Trolls et Askell qu’on doit poursuivre, on ne s ?y mettra pas avant 10 ans !
Je savais que vous alliez me dire ça ! J’ai lu Largo l’an dernier, bien après avoir imaginé mon histoire ! Et ça m’a posé un énorme problème. J’ai modifié le scénario, tout changé. Au départ, mon histoire c’était quasiment les 2-3 premiers Largo Winch, mais dans un futur proche ! Hallucinant ! J’étais vraiment très emmerdé. J’ai failli tout arrêter. Mais Thierry avait déjà fait 10-12 planches, alors j’ai rebricolé mon histoire. Depuis, j’essaie de mieux me tenir au courant de ce que font les autres ! Surtout quand il s ?agit de best-sellers, c’est impardonnable ! C’est d’autant plus marrant que Van Hamme a eu la même histoire avec XIII et un roman de Ludlum, La Mémoire dans la peau. Enfin, je crois que Moréa tel qu’il est aujourd’hui n’a pas grand chose à voir avec Largo Winch. D’autant que le fond de l’histoire, la véritable intrigue, est complètement ailleurs. Pour le coup, ca serait plutôt Highlander !
Il faut tout faire pour aider les nouveaux qui ont du talent à sortir. Ce n’est pas sur les premières pages ni sur les premières histoires que le talent apparaît vraiment. Il faut persister. Voyez Tarquin, il n’a éclaté qu’au quatrième album, avec Lanfeust. L’intelligence de Mourad est d’en être conscient. Il laisse plusieurs chances aux jeunes auteurs, il ne les jette pas après un seul album. Et puis pour recruter, on a le magazine !
Ca tient au fait que Mourad est à la fois un vrai passionné de BD et un bon gestionnaire ! Il a commencé petit, la boite a grandi sainement. Lorsque j’ai commencé, aux Humanos, vous traversiez de très beaux bureaux relookés design, avec des bataillons de secrétaires très mignonnes. Et on vous expliquait gentiment : ? Tu comprends, coco, il faut vendre 15 000 pour être rentable. En dessous tu nous fait perdre de l’argent !? Pendant ce temps, Mourad, faisait tout tout seul sur le comptoir de sa librairie ! Et à 2000 exemplaires, il gagnait de l’argent ! J’ai compris à ce moment ce qu’on appelait les frais généraux ? Aujourd’hui, Soleil est la quatrième maison d’édition de BD francophone !
A ses débuts, il a parfois filé des bouquins aux soldeurs avant la date légale, c’est vrai. C’était parce qu’il avait le couteau sous la gorge. C’était ça ou fermer la boîte. Et dans le même temps, d’autres éditeurs soldaient beaucoup plus, mais on en parlait pas autant ! On tape toujours sur le nouveau qui arrive : Dargaud était très mal considéré dans les années 60, Glénat dans les années 80 ? c’est le prix de la réussite ! Ce que je peux dire pour ma part, c’est qu’aucun éditeur ne rémunère aussi bien les auteurs de séries qui marchent : il sait partager le gâteau, et on a pas à s ?en plaindre !
C’est simple. Nous avons deux grandes pièces, une petite, et une cuisine. Le plus important, c’est la cuisine ! Chacun vient travailler aux heures qui lui conviennent. Certains arrivent à 3h du matin et croisent ceux qui vont se coucher ? On s ?aide. On s ?encourage. On s ?engueule un peu, aussi. Chacun, à voir travailler les autres, se sent plus motivé.
Ca arrive, oui. Dès que quelqu’un à du succès, il se fait draguer à droite et à gauche !
C’est un petit labo pour galops d’essais. Malheureusement, pour des raisons budgétaires, on ne peut pas passer autant d’histoires complètes, de nouveautés, qu’on le voudrait. Prenez Simon Van Liemt qui y travaille. Ce type a un talent extraordinaire. Moi je le sais, je le vois, même si ce n’est pas encore visible pour le grand public ! Mais on en reparlera dans 10 ans.
J’ai bricolé le projet dans mon coin. Un mensuel, avec uniquement de la Fantasy et de la SF. Du rêve, quoi ! Je suis allé voir Mourad avec un pense-bête de 12 lignes. Il a lu mon topo, m’a regardé, et a dit ? Tu es sûr que tu saurais le faire ? Oui ? On fonce ! ?. Quand ça ronronne Mourad s ?emmerde, et là, ça bougeait ! Il a fallu que ça soit moi qui le freine !
Oui. On est monté à 25 000 exemplaires en quelques numéros. Depuis, on ne bouge plus guère. C’est déjà très bien, le journal est tout à fait viable, mais j’aimerais quand même monter encore !
Pour le Mag, on a un gros public de gamins. C’est magique de recevoir plein de lettres écrites sur du papier d’écolier ! En fait, parmi les déclancheurs du journal, il y a l’Alph Art Jeunesse qu’on avait eu avec Mourier à Angoûlème pour les Trolls. On pensait que notre lectorat tournait autour des 15 ? 18 ans, et on reçoit un prix attribué par un jury de 9-12 ans ! On est restés sur le cul ! Mais c’est fabuleux : un lecteur que tu attrapes à 9-10 ans, tu le gardes la vie entière. Et ma 2° surprise, c’est le très gros lectorat féminin de Lanfeust. D’habitude, les histoires d’épées et de dragons, ça n’est pas leur truc. Mais on les a intéressées grâce aux personnages qui gravitent autour de Lanfeust, les deux s ?urs Cixi et C’Ian.
Il y a deux sites semi-officiels. Lanfeust.com a déjà reçu plus de 90 000 visiteurs, et 300 personnes discutent en permanence sur la Mail List qui a passé les 10 000 messages. Il en arrive plus de150 par jour ! Je m’y branche quotidiennement, je réponds aux questions, je teste mes idées avec mes lecteurs, j’observe leurs grands débats, du genre préférez-vous C’Ian ou Cixi, que va t-il arriver à untel’ C’est marrant !
Bein justement, ce type de démonstration me dérange un peu. Ça me rend mal à l’aise d’être trop en lumière. En bon scénariste, je préfère jouer à l’homme de l’ombre, au manipulateur ? Mais quand je dis de freiner sur les caricatures, on me prend pour un susceptible ! Et si je laisse faire, on me taxe d’être mégalo. Alors j’évite de me poser la question !
Leurs univers sont à mille lieues des miens, je ne saurais pas faire ! Je n’en aurais pas envie non plus, d’ailleurs ! Et puis je veux pouvoir discuter avec un dessinateur. Je n’ai pas envie d’entendre, à la première remarque ? écoute mon gars, ça fait 30 ans que je bosse, alors tu ne vas pas m’apprendre mon métier !
En fait, je ne travaille qu’avec des amis, des gens que je connais déjà bien. J’attache beaucoup d’importance à l’affectif, à la relation avec le dessinateur. Je serais incapable de bosser pour un type que je ne connais pas déjà bien. J’ai besoin de partager un humour en commun, une façon de voir les choses. Un album, c’est comme un gosse, on ne le fait pas avec n’importe qui ! Par contre, c’est vrai que l’an dernier, assez tard dans une soirée, on avait discuté avec Dany de quelques ambiances sur lesquels il avait envie de bosser, et depuis on en a plus reparlé. Entretemps j’y ai réfléchi, et j’ai peut-être un projet que j’irai lui soumettre. S ?il s ?en souvient encore, et qu’il n’est pas parti sur un million d’autres trucs ! Mais si j’ai envie de travailler avec lui, c’est autant pour son immense talent que pour le bonhomme que j’adore ! Je sais qu’il a encore de formidables réserves graphiques, et qu’il pourrait surprendre tout le monde.
D’être toujours en vie ? Oui ! Pour le reste ? 50 albums en dix ans, c’est une bonne moyenne, sans plus. Ce qui me rendra vraiment heureux, c’est le jour où je fêterai mon 500e ? mais il va falloir que la médecine fasse des progrès !
Avec Les Maléfices d’Orient, une bande dessinée de commande réalisée en couleurs directes. A l’époque, Mourad, l’éditeur, avait un scénario dans ses tiroirs, il cherchait un dessinateur. Il me l’a proposé. L’album n ?a pas marché et Mourad n ?avait pas le temps d’écrire la suite. Il fallait que je retombe sur mes pattes et j’ai démarré Roq, co-signé par Béatrice Avossa.
En fait, c’était ma compagne ! Pour des raisons pratiques, il était plus facile de travailler avec quelqu’un qui était toujours là. Il fallait que je sorte un album et cela s’est fait comme ça. On avait à peut près le même imaginaire et on s’est lancés. Cela n ?a pas marché non plus. C’est là qu’a commencé Lanfeust.
Je préparais alors le premier Lanfeust, et autant pour des raisons d’argent que pour sortir un peu de chez moi, ça me plaisait d’être confronté à des élèves. J’y dirigeais entre 15 et 30 jeunes, à Hyères. Les cours ont cessé pour des raisons politiques. Mais plusieurs anciens élèves sont devenus des professionnels... dont certains participent au Mag, comme Bianco, Dutto et Rouan.
La question serait plutôt de savoir comment j’aurais pu ne pas le rencontrer ! On travaillait chez le même éditeur, on habitait la même région. On fréquentait beaucoup les festivals et avec sa prestance naturelle, je ne pouvais pas le rater ! En plus, à l’époque, j’était le petit nouveau, et il avait un coté très papa-poule. C’était quasi inévitable : je suis allé le voir. Il avait dans ses tiroirs deux scénarios. Le premier sur lequel Patrick Prugne avait fait un essai, s’appelait le Monde de Troy. Le second, Zoo 117, était une sorte de Daktari version SF... J’aurais préféré faire celui-là. Je me sentais bien dessiner des bestioles bizarres. Arleston m’a proposé de dessiner quand même les 3 premières pages de Lanfeust, sans me montrer la version qu’avait déjà réalisé Prugne. Je les ai faites et il m’a dit qu’il le sentait bien, alors je m’y suis mis.
Au départ, je n ?ai pas tout de suite vu l’intérêt de la série. L’histoire de Lanfeust me semblait très banale : un jeune avec une épée, une quête, on a vu ça des milliards de fois ! Mais j’ai très vite adhéré aux personnages, j’avais l’impression de déjà les connaître. Ce que j’attendais à l’époque, c’était un scénario à la Charlier, tout en aventure, et je ne pensais pas qu’Arleston mettrait autant d’humour. J’ai découvert que j’était fait pour des bandes dessinées d’aventure, des albums sans prétention, entre Conan et Indiana Jones... Je me suis rendu compte avec Lanfeust qu’on pouvait faire de la bd le plus sérieusement du monde tout en s’amusant.
Il utilise des techniques proches du cinéma, avec une feuille comportant deux colonnes. A gauche, il place le descriptif des situations, celle de droite etant consacrée aux dialogues. Par ailleurs, il réalise un premier découpage qui dessine la physionomie de la page. Tout cela est très souple. Nous fonctionnons sur la même longueur d’onde. On porte la série à deux et c’est un vrai ping-pong d’idées. Au delà de la bd, un vrai rapport d’amitié s’est lié entre nous.
Pas du tout ! On a fait le premier album en un an. L’univers n ?existait pas, tout était à inventer. De plus, chose fabuleuse, Scotch m’a livré le scénario presque complet du premier album et je l’ai entièrement storyboardé. Pour les épisodes qui ont suivis, il a fallu accélérer. Aujourd’hui, il a tellement de travail qu’il ne peut plus faire ça. Tout est fourni scène après scène.
On a été étonnés du succès. C’était tellement inespéré qu’on s’est dit que si jamais on ne mettait pas les bouchées doubles, on s’en mordrait les doigts toute notre vie ! Il fallait qu’un Lanfeust sorte avant que le précédent ait disparu des librairies. On a pris sur notre temps de sommeil, notre temps de vie, nos week-ends, on est devenu des moines de la bande dessinée. C’était très pénible mais on était portés par l’envie que ça marche. Quand on a estimé que la série était installée, on s’est dit qu’on allait prendre plus de temps pour faire les suivants. C’est pourquoi les cinq premiers albums ont été réalisés au feutre et qu’aujourd’hui je ne travaille plus qu’au pinceau. Graphiquement, ça me permet plus de souplesse. C’est une autre approche du dessin.
Alors ça c’est entièrement ma faute ! Je ne suis pas le premier à l’avoir fait. Chez tous les dessinateurs qui réalisent des scènes de foule, on retrouve ce type de clins d’oeils. En dédicace, sur le premier tome, on a constaté que les gens réagissaient bien à ces blagues. Je me suis dit que j’allais les prendre au piège dans les suivants et j’ai glissé dans une case des petites phrases amusantes. Ca a bien plu et cela a créé une sorte de connivence avec les lecteurs. Il y a eu un effet de surenchères. On a carrément fait un concours... J’essaie de trouver une astuce plus importante à chaque fois mais ce n ?est pas une obligation. Le truc c’est de prendre les lecteurs au piège !
Heureusement ! J’ai 33 ans, et j’espère pouvoir encore progresser... Je ne cherche pas à coller au style que j’avais quand j’ai commencé. Par contre il faut parfois se brider. Pour Eckmull par exemple, il est impossible de rajouter une giga forteresse, même si j’en ai envie. Il faut rester cohérent. On a fatalement des frustrations, mais tant que ça ne pèse pas trop lourd dans la balance, pourquoi arrêter ?!
Non. Je ne lis pas. Je m’inspire du cinéma. Je regarde entre un et quatre films par jour. J’achète aussi toutes les CD des bandes originales qui sortent et je dessine en musique. Pour moi, Lanfeust est un film... Je cherche toujours à faire glisser la série vers le cinéma. Dans la scène du début du tome 5 où le train est attaqué, j’ai glissé une référence directe au cinéma. Christophe avait écrit que Nicolède devait remplir des petits sacs de poudre et les allumer avec des bougies. Je lui ai rajouté un cigarillo et je lui ai fait dire « mèche courte », qui correspond à la première scène d’anthologie de Il était une fois la révolution. Je n ?ai pas pu m’en empêcher !
La bd est un métier dans lequel il faut copier. Il faut sans cesse tricher. Il faut faire son marché, prendre des éléments à droite à gauche, et petit à petit, sa personnalité se développe. Je le fais toujours aujourd’hui. Quand il faut dessiner quelque chose d’à la fois élégant et de fort, quand il faut une ligne de force qui va transpercer une image, c’est du Wendling. Loisel m’a influencé pour son coté instinctif. Il sait très bien raconter les histoires, et même quand il n ?a rien à raconter, c’est magnifique.... J’ai aussi eu une période Hermann pour les cadrages. Les têtes parfois un peu coupées peuvent s’assimiler à une vision de caméra à l’épaule... Il y a aussi eu Mézières, Lidwine, Plessix...
Je ne pense pas être un bon coloriste. Je bidouille. De plus, c’est long et lent à faire. Lencot a fait 6 albums et puis on est passé à Guth. J’avais envie de mettre du son THX dans les couleurs, de passer au stade supérieur ! Par exemple, la magie peinte par Guth reflète de l’énergie, tandis que celle de Lencot ne dégage que de la lumière. Lencot a du savoir faire, mais on ne s’est pas compris, particulièrement sur la magie.
Oui. Non pas que j’en ai marre, mais cela va faire 6 ans que l’on est sur Lanfeust de Troy et le dernier album va terriblement conditionner les précédents. Si on le travaille bien, il va donner une nouvelle saveur à ceux que les gens ont déjà lu. C’est comme si on travaillait sur un album qui a une dimension supplémentaire aux autres. Il va faire plus de 60 pages et sera très spécial.
Si je commence aujourd’hui, on sera dans les temps pour l’année prochaine. C’est aussi une année pendant laquelle je vais essayer de négocier une pause avec Christophe et Mourad avant de repartir sur Lanfeust des Etoiles. Il est difficile de faire une pause entre deux albums d’une même série et j’ai pourtant envie de faire des choses plus personnelles. Un one-shot par exemple. Cela nous permettrait aussi, à Christophe et moi, de mieux nous retrouver. La routine s’installe et peut être dangereuse... j’ai envie de me faire oublier un peu pour mieux redémarrer. C’est un risque, c’est sûr ! Mais la création implique une part de danger. Je ne pense pas que l’on puisse créer quoi que ce soit dans des pantoufles. Ou alors si, mais à 60 ans...
C’est nul ! (rires). Non sérieusement, c’est génial. Jean-Louis fait un boulot remarquable. Non seulement c’est un bon coloriste, mais en plus, c’est un vrai graphiste. J’apprécie particulièrement de me retrouver en position de spectateur sur un univers que je dessine aussi. De plus, il a une esthétique qui se rapproche du moyen-âge, tandis que le mien se rapproche de la Renaissance. Ca colle parfaitement au décalage historique existant entre les deux séries. Cela s’est fait naturellement et c’est extra.
Enormément. Quand je vois qu’il dessine très très bien, j’en rajoute une couche. Christophe m’avait demandé mon avis avant de lancer Troll, et j’ai dit oui tout de suite, j’avais confiance en Jean-Louis. Si cela avait été quelqu’un d’autre, j’aurais sans doute réagi différement. Maintenant on joue à trois. Quand on a une idée qu’on ne peut mettre dans une série, on la redirige vers l’autre. Troll profite à Lanfeust et vice versa. Cela crée un effet d’entraînement entre les deux séries, avec un album tous les six mois dans le même univers.
Non, je suis très content qu’il y ai une série parallèle, mais pas plus. Cela ferait trop. Il y a bien les Gnomes, mais c’est encore différent. Et puis je le fais moi-même !
Oui, mais c’est normal, ils ont envie d’investir...
Cela se fera chez Soleil, parce que je m’y sens bien. Je ne me considère pas comme un porte fanion de Soleil, mais ce sont des gens avec qui j’aime travailler.. De toute façon, je crois que pour les lecteurs, ça ne fait pas de différence, et ce qui compte avant tout, c’est le contenu de l’album, et non la personne chez qui l’on est publié.
SinBad votre nouvelle série avec Alary, démarre sur une scène extrêmement noire. On rigole plus chez Arleston Prod ?
Christophe Arleston : J’avais initialement écrit SinBad pour Aouamri, parti entre-temps dessiner La Quête de l’Oiseau du temps. Cette première version était plus humoristique. Le coup des enfants du roi assassinés est un classique. Je me suis amusé à mettre ma fleur dans la corbeille. On part d’une vieille dramaturgie traditionnelle avec un drame fondateur, ensuite on suit SinBad à la recherche de ses origines. Le lecteur les connaît, lui les ignore. Il va croiser quelques personnalités fortes, dont une panthère blanche. Elle me plaît beaucoup et on la retrouvera à la fin du deuxième tome. Tout comme le personnage du génie de la lampe d’Aladin. C’est un monstrueux, un génie maléfique, qui a tout pouvoir sur Aladin. Dès le départ, le génie annonce à Aladin que son fils le tuera. La malédiction est lancée...
Cet univers oriental aurait-il pu s’intégrer dans le monde de Lanfeust ?
Oui, mais j’avais envie de faire autre chose. SinBad, que j’ai entièrement coécrit avec Audrey Alwett, n’a pas de composantes fantastiques. Pas de magie, comme dans Troy, mais des références plus historiques, plus légendaires. En parlant de légendes, je vous ai réservé un scoop !
Ah ?!
Olivier Vatine va attaquer un tome des Légendes de Troy, dès juin.
Le scénario est déjà prêt ?
Non, on a seulement discuté des ambiances qu’il avait envie de traiter. Ça se déroulera sur le continent asiatique. Olivier veut l’avoir fini avant un an.
Cela aura-t-il une incidence sur Lanfeust ?
Non. Le prochain tome clôturera le cycle des étoiles, ensuite, comme promis, on retournera sur Troy. Le troisième cycle devrait s’appeler Lanfeust de Syxte. Devrait, car je ne suis pas satisfait à 100 % de ce titre. Ce sera l’occasion d’une réflexion sur la forme de nos albums. Les bouquins classiques continueront, mais, en parallèle, nous étudions un deuxième montage. Avec une nouvelle maquette au format plus international, plus comics. Une manière d’être plus proche du public jeune, des mangas.
Qu’a donné la première adaptation de Lanfeust en manga ?
Un grand succès, on a dépassé les 30 000 ventes. Le deuxième sort ce mois-ci. Je suis très content du boulot de Ludo Lullabi. J’adore la liberté qu’il a prise avec le scénario original.
Où en est le tome 11 des Trolls ?
On s’amuse comme des fous en nous lançant dans ce qui nous faisait envie depuis longtemps : des jeux Olympiques trolls. L’occasion de décliner plein de conneries sur les épreuves sportives !
Avez-vous vu le dernier film Astérix ?
Les acteurs sont formidables. Cornillac est mille fois meilleur que Clavier. Le problème, c’est le rythme, le montage. Il manque la patte d’un réalisateur. On a l’impression que le film s’est fait sans metteur en scène. Dommage pour une production aussi chère.
Quand verra-t-on Lanfeust au cinéma ?
On a des propositions, mais rien de vraiment satisfaisant. En France, il est difficile de trouver un budget suffisant pour tourner quelque chose d’aussi spectaculaire que Trolls ou Lanfeust. Et sans budget, pas de garantie de qualité. Par contre, la série animée Trolls avance bien. Futurikon, qui a aussi produit Chasseurs de dragons, cherche des graphistes capables de faire le lien entre le trait de Mourier et l’école manga. Pas évident...
Quelle différence entre le projet de Futurikon et celui de Dargaud Marina, finalement abandonné ?
Le premier est bon ! Le second donnait l’impression que les responsables avaient acheté les droits sans avoir lu le bouquin. Les Trolls de Futurikon respectent l’esprit de la série. J’ai hâte de voir bouger nos petits trolls !
Les Trolls mangent de la chair humaine. Ça passe bien à la télé ?
Ça peut passer. Tout dépend de la façon de traiter le sujet. Il vaut mieux éviter les gros plans !
Quel type de voix donner à un troll ?
Le problème n’est pas encore résolu. Je n’aime pas les voix contrefaites des dessins animés habituels, je préfère des voix plus naturelles. Mais ça, cela concerne la troisième phase du projet. On n’en est pas encore là !
Où en sont les adaptations en jeux vidéo ?
En stand-by, Lanfeust ayant fait un bide. Tous les joueurs m’ont dit que le graphisme et l’histoire étaient soignés, mais la jouabilité mauvaise. En gros, si on y joue, on s’emmerde. Je ne me sens pas responsable de cet échec.
Les lecteurs vous suivent-ils d’un univers à l’autre ?
Il y a une partie du public commun et puis chaque série a son public. Certains suivent les Trolls et pas Lanfeust. Ou les Conquérants et pas Lanfeust.
Comment classer les Légendes dans l’univers très structuré de Troy ?
Chronologiquement, tout commence par Les Conquérants qui se déroule 4000 ans avant Lanfeust. Des colons sont envoyés sur le monde de Troy contre leur gré. Ces gens n’aiment pas ce monde, qui n’est pas le leur, et voudraient bien repartir. C’est la moins comique des séries de Lanfeust. Le trait de Ciro Tota colle mieux avec l’aventure qu’avec la comédie. J’y glisse quand même un peu d’humour, mais moins que dans Trolls, qui se déroule 300 ans avant Lanfeust, et montre Troy vu par les Trolls.
Votre collaboratrice, Mélanie, veille toujours sur la cohérence des univers ?
Ouais.
Elle a repéré des bugs ?
Rien que j’avouerai !
Dans l’univers de Troy, tout est-il possible ?
Je m’interdis de raconter des événements qui se passeraient après Lanfeust et donneraient des informations sur le monde de Troy
Quel besoin de rajouter des Légendes ?
Simplement l’envie de bosser avec certains dessinateurs sans m’embarquer dans de nouvelles séries au long cours. Là, nous pouvons faire simplement un ou deux albums ensemble.
Quel sera la première Légende de Troy à paraître ?
Sans doute celle de Nicolas Keramidas. Il avance bien. Tykko des sables est un bon mélo dans une ambiance de caravane. Il se déroule dans un endroit de Troy où la magie est à un niveau très faible. Pour pouvoir utiliser des pouvoirs magiques, il faut toucher physiquement un sage qui sert de relais. Et qui facture chaque seconde de toucher. Ce qui dissimule, faites-moi confiance, quelque chose de pas très catholique...
Qu’est-ce qui vous a surpris dans le travail de Keramidas ?
Je craignais qu’il se laisse aller à son penchant esthétisant, le joli trait pour le joli trait. Mais il a su adapter l’élégance de son graphisme à une narration assez dense. Ça fonctionne très bien.
N’était-il pas question que Moebius s’y colle ?
Je lui avais soumis une histoire qui ne l’a pas botté plus que ça. Il m’a proposé de dessiner une histoire courte... En fait, il n’en a pas senti l’envie impérieuse. Je n’ai pas voulu m’imposer.
On a vu quelques cases de Dany sur un projet Légendes il y a déjà trois ou quatre ans.
Dany avance au rythme de Dany, comme toujours. Il a dessiné un tiers de l’album.
Sur quel scénario ?
Les Guerrières de Troy est une sorte de western mettant en scène trois filles confrontées à des escrocs qui, sous des prétextes humanitaires, récoltent des fonds dans les villages. Il s’agit évidemment d’une arnaque, les filles vont réagir chacune de leur manière... J’ai eu un problème en découvrant les planches de Dany. Il n’avait pas respecté mon scénario, changeant des scènes sans m’en parler. J’ai dû jongler pour retomber sur mes pattes. Dany a supprimé des cases pour pouvoir dessiner de plus grands décors. Tous les dessinateurs ont cette envie incompatible avec une certaine densité de récit. Il m’a promis de ne plus recommencer !
Difficile de bosser avec des gars qui ont de la bouteille et de la notoriété ?
Oui. Dany est un ami que j’aime énormément, mais quand il veut n’en faire qu’à sa tête, il le fait !
Éric Hérenguel, dessine également une Légende. Elle parle de quoi ?
Nuit-safran est un album à ambiance graphique très écossaise. Une histoire de famille avec un méchant frère qui assassine son père et veut piquer le trône de son aîné. Une gentille soeur va essayer de protéger le petit. C’est une intrigue à la Rois maudits avec, en guest stars, des fantômes qui jouent les envahisseurs. Éric en est à la dixième planche. À ce rythme, il n’aura pas de mal à terminer avant Dany !
D’autres Légendes prévues ?
Je discute avec trois auteurs. Des projets qui ne devraient voir le jour avant un an.
Avec Sortilèges Culinaires, vous vous mettez à la littérature !
J’ai écrit cette longue nouvelle il y a quelques années pour une anthologie d’hommages à Jack Vance. Comme elle est passée totalement inaperçue, et que j’aime bien ce texte, je l’ai retravaillée et resituée dans le monde de Troy. Ça fait un cadeau sympa pour mes lecteurs.
Envie de continuer l’expérience ?
Oui, mais l’écriture me vient moins spontanément que le scénario et me prend beaucoup trop de temps.
Pourquoi ne pas en avoir fait une Légende ?
Je l’ai estampillé « fable » pour la différencier des Légendes ! Cette nouvelle aurait été trop complexe à traiter en BD, car on y suit un personnage solitaire. Ce que j’évite soigneusement dans mes albums, parce que ça limite les dialogues. En BD, les personnages secondaires permettent au héros de s’exprimer. Les bulles de pensée, c’est très chiant.
Vous êtes fin gourmet. Auriez-vous pu devenir cuistot ?
Je ne sais pas si j’en aurais eu le courage ! C’est un boulot passionnant, mais énorme ! Préparer la cuisine est magique. Ça consiste à choisir des matières premières et à tenter de les associer pour en faire quelque chose de nouveau. Il faut à la fois respecter le goût de la viande, du poisson, du légume, et le transformer pour arriver à un petit truc en plus. C’est un exercice chimique passionnant.
Y a-t-il des jeux de mots dans Sortilèges Culinaires ?
Non, mais la plupart des noms propres sont tirés de grands crus bordelais.
L’unique fille des Sortilèges s’appelle Fiolullia. Merci pour ce nom imprononçable !
C’est pour cela que je l’ai réservé à un roman !
Vous avez commencé votre carrière en écrivant des pièces pour la radio. À quand Lanfeust au théâtre ?
J’ai écrit récemment une pièce, mais qui n’a rien à voir avec le monde de Troy. Il s’agit d’une comédie contemporaine, une sorte de théâtre de boulevard mettant en scène un couple de trentenaires qui déménage. Les copains du garçon viennent les aider à vider des cartons. La soirée va partir en vrille sur les rapports de couple. Le théâtre est une chose qui m’attire au plus haut point, mais je laisse cette pièce en stand-by.
Quand pourra-t-on la voir ?
J’estime qu’elle n’est pas encore tout à fait au point. Certains trucs ne tiennent pas tout à fait la route. Et je ne veux surtout pas me planter ! Quand j’estimerais qu’elle est au point, je ferais comme les débutants : je l’enverrai, par la poste, aux agents, aux théâtres, aux comédiens !
Lanfeust des Étoiles, c’est fini !
Christophe Arleston : Et je suis content ! Content d’avoir terminé, de repartir sur du neuf, tout en étant, je crois, parvenu à boucler ce cycle en respectant l’ambiance de la série, à savoir grande aventure et grosse connerie mêlées ! La bataille finale de ce dernier tome, que je ne révélerai pas, est très représentative de cet état d’esprit ! Que le lecteur ne s’attende pas à une bataille intergalactique ! C’est une fin qui fera « sprotch ».
Lanfeust des Étoilesfut d’abord très complexe, explicatif, avant de retourner, à mi-chemin vers la pétillance de Lanfeust de Troy...
Il a fallu effectivement réajuster le ton en cours de cycle. Avec Lanfeust des Étoilesj’étais parti sur quelque chose de plus ambitieux que Lanfeust de Troy, avec un côté aventure plus marqué. Tout est vite devenu compliqué, avec beaucoup d’explications, alors que ce qui m’intéressait avant tout était de représenter un crétin roux beuglant l’épée au clair. On est revenu à plus de rythme et d’humour sur les derniers albums. Le dernier me faisait peur. Peur de devoir boucler mon intrigue avec des scènes très explicatives. Heureusement, j’ai trouvé des solutions.
Vous sentez-vous plus à l’aise en héroïc fantasy qu’en SF ?
La SF ne correspond peut-être pas à quelque chose de très ancré en moi. Il y a des contraintes à respecter, une technologie à mettre en place. En héroïc fantasy, il suffit de définir un univers simple à poser dans lequel on évolue comme on veut. J’ai souvent souffert dans l’univers SF de Lanfeust des Étoiles ! Le côté Star Warsde certaines séquences me gênait. Je voulais plutôt réussir un Indiana Jonesde l’espace ! Sérieusement, si c’était à refaire, je ne toucherais rien à Lanfeust de Troy,mais me donnerais moins de contraintes sur Lanfeust des Étoiles. Je ne suis peut-être pas le plus efficace sur des histoires complexes. Pour la première fois, je me suis retrouvé prisonnier de mon imaginaire.
Le troisième cycle s’appellera bien Lanfeust de Syxte ?
C’est en tout cas toujours son titre de travail ! Je suis très impatient de rentrer dans cette histoire. Je vais retrouver toute ma liberté. Développer les personnages, faire des intrigues plus linéaires et fantaisistes. Ce qui m’intéresse c’est la comédie au sens théâtral du terme. Je vais repartir à la découverte des us et coutumes des peuplades de Troy. Mon grand plaisir sera de ne pas réfléchir à ce que je vais faire. Je veux retrouver mon côté feuilletoniste, revenir à l’esprit Rocambole. J’aime écrire des scènes sans savoir ce que contiendra la suivante. Écrire en me contraignant à retomber sur mes pieds. C’est comme ça que j’ai écrit Lanfeust de Troy et c’est sans doute dans ce genre d’exercice que je suis le plus à l’aise.
Impatient de retrouver certains de vos lieux fétiches de Troy ?
Pas forcément. Bien sûr on reverra dans Lanfeust de Syxte certains endroits bien connus, comme Eckmül et Glinin. Mais ce qui m’excite le plus c’est d’aller à la découverte du reste du monde de Troy. Il y a bien longtemps, j’ai établi une cartographie complète de mon univers. Cette carte est toujours affichée dans mon bureau. Je n’ai pour l’heure utilisé que 20 pour cent de sa surface. Il suffit que je la regarde pour que surgissent dans ma tête cinq ou six nouvelles histoires...
Jamais été tenté d’arrêter Lanfeust ?
Non. Le personnage m’amuse, et Didier l’anime magnifiquement. La série va bien sûr évoluer et Lanfeust vieillir, comme ses auteurs, mais pas trop ! J’essaye de lui garder son côté naïf. Le grand danger, en le ramenant sur Troy, serait d’en faire un type blasé qui aurait la prétention d’avoir tout vu lors de son voyage dans l’espace. Je vais l’impliquer dans quelques situations qui vont très vite le dépasser et le contraindre à l’humilité.
On peut en savoir un peu plus ?
Allez, un petit scoop pour Casemate : on va découvrir la fille de C’ian. Car, en rentrant sur Troy, Lanfeust va se rendre compte que la distorsion temporelle qu’il a vécue dans les étoiles s’applique aussi sur sa planète d’origine... Nicolède sera donc un très vieux monsieur. C’ian aura trente-cinq ans, une chiée de marmots. Elle vivra toujours avec le chevalier Or-Azur, qui aura tourné beauf ventripotent affalé devant le match. La fille aînée de C’ian aura pour ainsi dire le même âge que le fils de Lanfeust. Donc pas loin de l’âge de Lanfeust lui-même... Quel joli merdier je vais pouvoir développer avec tout ça ! J’adore les relations compliquées entre les personnages ! Cixi, par contre, ne sera pas de la partie... On ne trahit pas grand-chose de la fin de Lanfeust des Étoiles en révélant que Cixi ne sera pas du voyage retour. C’était un personnage très fort. Mais je ne prévois pas pour l’instant de la faire revenir, tout simplement parce que je crois en avoir fait le tour. Je n’ai actuellement pas d’idées intéressantes pour elle. Alors, pourquoi la conserver ?
Vos femmes sont souvent libres et libérées. Arleston féministe ?
Bien sûr, et j’imagine des personnages féminins qui correspondent aux femmes que j’aime. J’ai toujours été plus attiré par les filles fortes que par les potiches. Dans Lanfeust de Troy je crois qu’on voit vite que je préférais Cixi à C’ian... Un personnage féminin fort donne tout son sel à un couple de héros. J’aime beaucoup Thorgal. Mais un personnage comme Aaricia, non merci ! J’ai besoin de pouvoir me projeter dans les personnages féminins autant que dans les masculins. Bien sûr, j’y projette mes fantasmes, mais elles sont aussi une part de moi-même. Cixi est une emmerdeuse parce que je suis un emmerdeur !
Vous voyez que vous l’aimez encore, votre Cixi !
Je l’aime tellement que j’ai du mal à la lâcher totalement. Olivier Vatine est en train de réaliser un one shot, Le Secret de Cixi, où l’on apprendra ce qu’a fait Cixi pendant les deux albums de Lanfeust de Troy où elle avait disparu... Il y a très longtemps que j’avais envie d’écrire cette histoire. Elle restait dans mes cartons, car Tarquin voulait la dessiner. Et rechignait à confier à quelqu’un d’autre un de ses personnages fétiches. Mais quand ce quelqu’un d’autre s’appelle Olivier Vatine, hein... Trop pris par Lanfeust, il a fini par jeter l’éponge. Olivier respecte les codes établis par Didier, les vêtements rouges en particulier. Il en est à la page 12 et travaille dans un style que j’adore, assez proche de la veine humoristique qu’il pratiquait sur Fred et Bob, il y a plus de vingt ans.
À quand un one shot consacré à Hébus ?
Sans doute jamais. Le problème c’est qu’il suffit que je dise cela pour me réveiller la nuit prochaine, les yeux grands ouverts fixés au plafond en me disant : « Putain, j’ai trouvé une idée géniale ! » Honnêtement les Trolls me suffisent pour traiter de la « trollitude ». Le one shot Cixi se justifie parce qu’il comble un trou dans l’intrigue de Lanfeust de Troy. Un one shot Hébus serait plus artificiel. Mais je continuerai à lui consacrer une large place dans le cycle principal. J’ai séparé Lanfeust de Cixi, mais je suis incapable de le séparer d’Hébus ! Lanfeust/Hébus est le seul couple qui tient bon depuis le début de la saga. Enfin, exception faite de celui composé de Didier et moi, bien sûr ! Propos recueillis par Damien PEREZ
...un descriptif des nouveaux projets de Arleston